09 Jul 2010
Comme l’autruche
Dans notre livraison d’hier, nous relayions une étude du magazine américain Foreign Policy, publication spécialisée appartenant au groupe de presse du très sérieux quotidien américain The Washington Post. Foreign Policy est très proche du ministère américain des Affaires étrangères, pour lequel cette publication mène parfois des études. En retour, le département d’Etat est aussi une source précieuse d’informations pour cette revue. Cette coopération entre une institution publique de grande renommée et un organe de presse privée rend absolument crédible toute étude publiée par cette revue. Le contenu de juillet et août 2010 de Foreign Policy se penche sur ce que la terminologie politique américaine considère comme relevant des attitudes dictatoriales. On y retrouve pèle-mêle : la longévité au pouvoir, la faiblesse des institutions de l’Etat, la non transparence électorale, la mauvaise gouvernance, le non respect des droits de l’Homme ou encore l’enrichissement excessif des hommes d’Etat.
Voilà les paramètres qui ont constitué les points d’observation des enquêteurs du Foreign Policy appliqués aux chefs d’Etat, indépendamment de la couleur de leur peau, de leur langue ou de leur continent. Un enquêteur de ce journal explique d’ailleurs qu’ils avaient «travaillé avec des ‘moules’, à la manière du pâtissier dont la farine épouse une forme préalablement dessinée et qui s’appelle à la fin ‘dictateur’». Foreign Policy s’était déjà intéressé au Cameroun au début de l’année. Dans une étude globalisante mais qui réservait une attention particulière à notre pays, les chercheurs américains classaient le Cameroun dans cette autre étude parmi les Etats qui peuvent «tomber». Une fois de plus, le vocabulaire politique américain, quelquefois brutal pour les latins épidermiques et frileux que nous sommes, embarrasse notre perception. Il nous fait penser à une incitation au soulèvement ou à une immixtion dans les affaires intérieures d’un pays souverain.
Naturellement, Mutations a relayé le dossier du Foreign Policy. Nous l’avons fait parce que nous avions estimé qu’il était important de le faire. Nous l’avons relayé parce que, estimant qu’une information étant déjà disponible sur la Toile et sur d’autres supports, il était enfantin de croire que si nous n’en parlons pas, nos compatriotes, par ces temps de communication abondante, de la communication partout, en seront tenus à l’écart. Il a souvent été démontré que dans toutes les formes de stratégies, celui qui détient l’information est le plus fort. En mettant davantage cette information à la disposition du grand public et par conséquent à la portée des dirigeants, chacun dans son domaine pourrait s’interroger si nous sommes sur meilleure voie dans ce processus de démocratisation- où naturellement tout n’est pas rose. Parce que nous avons osé relayer ce dossier dans un esprit patriotique et un reflexe professionnel, les spécialistes de la politique de l’autruche nous ont fusillés. En tête desquels notre partenaire, la Sopecam. Erigée en censeur, elle nous a sommés, sans habiller un seul mot, de «retirer du journal» l’article traitant du dossier de Foreign Policy ; à défaut, qu’on aille imprimer ailleurs ! Nous n’avons pas cédé à ce chantage ridicule. Nous sommes allés imprimer ailleurs.
Déjà, en août 2002, le même partenaire avait censuré Mutations, traitant dans la foulée les journalistes de cette rédaction d’«ennemis de la République», pendant que l’imprimerie était transformée en sentinelle de gendarmerie. Les mobiles d’alors étaient identiques à ceux d’aujourd’hui. Nous sommes tenus malgré tout par le respect que nous devons à nos lecteurs. Nous sommes tenus par la conformité à notre ligne éditoriale. Nous devons relayer toute information, bonne ou mauvaise ; pourvu qu’elle ne soit pas de nature à troubler l’ordre public, à détruire les valeurs morales ou à toucher à l’intégrité du territoire national. En dehors de ces principes sacrés, le reste est bon à écrire et à porter à l’opinion. Nous dénonçons pour souhaiter des changements bénéfiques à tous. Nous dénonçons les abus et travers de la société pour que les dirigeants prennent des mesures qui s’imposent. Dans nos différentes positions éditoriales, nous n’avons jamais fait montre d’un quelconque déficit de patriotisme. Relayer une information n’est pas forcément prendre position. La politique de l’autruche à laquelle on voudrait entrainer Mutations relève de l’anti patriotisme et du mensonge, que nous combattons énergiquement.
De Xavier Messè
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