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Interview

09 Feb 2010
Patrice Nganang : On n'est pas indépendant deux fois

Cinquante ans, c'est peu dans la vie littéraire d'un pays. Mais cela fait quand même une borne à l'aune de laquelle on peut mesurer le chemin parcouru, dessiner les contours de celui qui arrive. Patrice Nganang a bien accepté de le faire avec nous. Dans l'entretien ci-contre, le poète, romancier, essayiste et conteur a puisé au fond de sa ressource de critique littéraire pour s'ouvrir. Sincère et pertinent, l'auteur de "Temps de chien" évite la langue de bois, comme d'habitude. Il revisite la trajectoire littéraire du Cameroun ; il déblaye des pistes de l'avenir.

Peut-on aujourd'hui, 50 ans après la proclamation de notre indépendance, parler d'une littérature camerounaise?
Dans le strict sens du terme, il n'y a pas une littérature camerounaise, mais plutôt deux littératures camerounaises. Après tout, la littérature camerounaise d'aujourd'hui est encore produite sous le régime de l'apartheid linguistique qu'est notre système éducatif et politique. Dire qu'il y a une littérature camerounaise voudrait dire qu'il y a des auteurs bilingues au Cameroun, bref, des auteurs qui publient sans complexe en français et en anglais, comme nos actes de naissance sont écrits en français et en anglais, et comme le journal parlé à la radio et à la télé chez nous se fait en français et en anglais. Or ce n'est pas le cas. Où est donc le Nabokov camerounais? Où est le Beckett de notre pays? A moins que l'on ne trafique dans la supercherie intellectuelle, je crois cependant que malgré ce handicap de taille, les auteurs camerounais, en particulier ceux d'expression française, sont parmi les plus dynamiques d'Afrique, surtout pour ce qui concerne le roman et la critique.

La littérature de la période qui a précédé celle de cette indépendance présentait deux visages: Monge Béti progressiste et Louis-Marie Pouka qui prenait fait et cause pour la France. Ce clivage reflétait-il l'atmosphère politique d'alors ou était-ce un concours de circonstance?
Je ne suis pas d'accord avec une telle lecture de l'histoire de la littérature camerounaise, même si elle inspire encore ce qui s'enseigne dans nos écoles et dans nos universités, car cette lecture est avant tout idéologique. Pour moi, la littérature camerounaise qui a précédé l'indépendance est marquée surtout, et avant tout, par la figure de proue du sultan Njoya qui n'a pas seulement inventé une langue, une écriture pour fédérer les langues parlées dans sa région et écrit des livres, mais qui a aussi fait fabriquer une machine à imprimer. Njoya représente donc pour moi la liberté totale de l'écrivain, et cela en plein régime colonial, car avec lui l'écrivain est maitre des instruments de production et de dissémination de sa parole. Cette liberté a cessé avec autant Mongo Beti que Louis-Marie Pouka, tous les deux ayant inscrit leur activité de production des livres dans les structures de fabrication de l'écrivain offertes par la France coloniale. Louis-Marie Pouka a été embauché comme écrivain-auxiliaire, et puis écrivain-interprète à sa sortie du séminaire, en 1930, tandis que Mongo Béti dans les années cinquante devenait fonctionnaire de la France, professeur de lycée jusqu'à sa retraite. Il y a certainement une différence idéologique entre Béti et Pouka, mais pour moi elle est minimale, car ni l'un ni l'autre ne maîtrisait les instruments de production et de circulation de leurs idées.

On retrouve Pouka à Nlongkack en 1960 à la réunion de lancement de l'association des poètes et écrivains camerounais (Apec), d'obédience progressiste. Qu'est-ce qui justifie ce retournement vis-à-vis de la France?
Partant de ma lecture de la littérature camerounaise qui a cessé d'être libre dans ses conditions de possibilité avec l'interdiction de la langue de Njoya, la fermeture des écoles d'enseignement de sa langue et la destruction de sa machine à imprimer en 1930, je crois qu'ici la position idéologique de gens comme Pouka devient secondaire, tout comme celle de Béti d'ailleurs que j'aime beaucoup, mais qui n'a vraiment commencé à se libérer qu'avec la création de sa revue, et de sa propre maison d'édition, la Maison des peuples noirs qui a édité quelques uns de ses livres.
Voyez-vous, qu'elle différence cela fait-il que nos écrivains vilipendent la France en 1960 ou qu'ils la magnifient en 1940, si en même temps tous signent des contrats exclusifs qui lui cèdent tous les droits sur leurs œuvres? Qui sinon la France a donc les droits des œuvres de Léonora Miano et de Calixte Beyala? Si nous donnons à la France tout le patrimoine intellectuel de notre pays comme c'est le cas pour notre littérature, quelle différence cela fait-il qu'on l'insulte dans son dos? Aujourd'hui les écrivains camerounais sont comme ces chefs traditionnels Douala qui en 1884 avaient signé des traités qui finalement ont donné tout le Cameroun à la France et à l'Angleterre, en passant par l'Allemagne, pour une bouteille de whisky parfois. Comme eux, les écrivains camerounais bradent notre patrimoine pour rien, et cela depuis 1940!

Pouka sera pourtant désigné premier président de ce mouvement !
Non, et puis, cela importe-t-il? Louis-Marie Pouka a publié son premier livre.Les pleurs sincères en 1943. N'oublions pas qu'à cette époque 40.000 Camerounais traversaient le désert du Sahara, allaient se battre pour libérer la France occupée alors par l'Allemagne nazie! Alors, ces Camerounais-là, nos anciens combattants, étaient-ils donc des trissotins comme dit Étienne Noumé de Pouka? Sommes-nous si amnésiques? Et puis, la poésie a toujours été la forme d'expression idoine des écrivains installés au pays, quand ceux qui vivent à l'étranger aujourd'hui encore préfèrent la prose. Donc qui d'autre qu'un poète pour commencer la fédération des écrivains camerounais basés au pays?

Léopold Ferdinand Oyono, dans les premières œuvres, avait donné l'impression d'être anti colonial. Cela n'a pas duré… !
La littérature d'un pays ne peut pas être monolithique. Ce serait répéter la violence du dictateur, car nous parlons ici de littérature camerounaise, ne l'oublions pas, de l'expression par les Camerounais, par tous les Camerounais donc, de leurs sensibilités, de leurs opinions, de leurs peurs, de leurs rires, et cela sous la forme écrite. Aujourd'hui il y a des Camerounais qui sont soldats, comme tout pays indépendant, le Cameroun ayant une armée nationale, et puis d'ailleurs avec l'allure ou vont les choses au pays, peut-être allons-nous vivre bientôt sous un régime militaire! Peut-être nous comprendrons enfin pourquoi il est important qu'un militaire, Nkoa Atenga, écrive des livres. Comme Nkoa Atenga et beaucoup d'autres, Ferdinand Oyono est le produit d'une branche bien précise de l'opinion publique camerounaise. Je n'ai aucun problème qu'elle existe, cette branche, et j'aime d'ailleurs les romans de Ferdinand Oyono. Il ne faut seulement pas qu'elle soit la seule qui existe. Il ne faut pas qu'elle asphyxie les autres.

L'Apec, son travail durant les quatre premières décennies a démontré toute la fougue de jeunes auteurs à prendre en main le destin de leur pays. Y a-t-il un héritage ?
Un peuple n'est libre que s'il possède les instruments de gestion de son présent. La leçon du sultan Njoya est à méditer ici. Si L'Apec est morte, je crois, ce n'est pas à cause de la censure politique insidieuse d'Ahidjo, car après tout au Nigeria voisin, l'Association des auteurs nigérians (Ana) n'a pas seulement survécu à tous les régimes militaires de ce pays, elle a aussi eu comme membre le prix Nobel de littérature, Wole Soyinka, et comme président à un moment Chinua Achebe. Non, l'Apec est morte de sa belle mort, car elle n'a jamais pu fabriquer à la longue que des auteurs qui n'avaient que des manuscrits à montrer. Même son anthologie de la poésie camerounaise, un trésor, elle n'a pas pu la publier! Pourquoi un jeune auteur voudrait-il être membre d'une telle association aux mains liées? Or une association qui n'a pas de rejetons est condamnée.

L'une des figures de notre littérature est Mongo Béti. Que faut-il retenir de son esthétique littéraire et de sa marque particulière dans la littérature camerounaise et africaine?
De Mongo Béti, je retiens aujourd'hui que toute sa vie il a essayé d'être libre, toute sa vie, selon ses propres mots, et je crois que cette liberté-là il ne l'a vraiment atteint qu'à la retraite, quand il est rentré au Cameroun et a crée la Librairie des peuples noirs à Tsinga, bref, quand dans son pays il a implanté un espace public à lui propre ou il pouvait dire ce qu'il pense, disséminer ses écrits dans les journaux camerounais et fédérer autour de lui des gens qui pensent comme lui. C'est à ce moment-là, en 1990-2000 qu'il a approché un peu seulement cela qui était déjà évident chez Njoya dans les années 1920, quand ce dernier fédérait des secrétaires dans sa maison d'exil à Mantum pour écrire son fameux Sang'am. Quel recul! Car bien sûr Béti, à la différence de Njoya, n'a jamais cessé d'écrire ses textes en français, et de publier ses romans en France.

Les éditions Clé partagent désormais le marché éditorial avec de nouveaux venus tels Ifrikiya, Afrédit, L'Harmattan… En quoi cette concurrence peut-elle être bénéfique pour la littérature camerounaise?
Les auteurs camerounais se sont réveillés, voilà le testament dont cette floraison de maisons d'édition témoigne. Il y a une époque, les années 80, où un Basseck ba Kobhio pouvait se moquer des écrivains camerounais qui, avec la disqparition d'Ahidjo, n'avaient ouvert leurs tiroirs que pour se rendre compte qu'ils étaient vides. Aujourd'hui ce rire ne serait que sottise critique, car au fond jamais les auteurs camerounais n'ont autant été productifs qu'aujourd'hui, et jamais ils n'aient été aussi respectés qu'aujourd'hui.

En 1974, se tenait à l'université de Yaoundé un colloque international sur la critique organisé par la Société africaine de culture. Quelles en furent les retombées sur la marche de l'histoire culturelle et même des idées au Cameroun?
Ce colloque avait été organisé selon moi pour taire la critique camerounaise qui déjà avec les essais de Marcien Towa et de Thomas Melone, le premier critique des œuvres de Béti, était contre la négritude. De ce point de vue il a échoué, car avec un Achille Mbembé aujourd'hui, la critique camerounaise définit les termes de la pensée critique en Afrique, et nous savons qu'il est impossible de penser à Mbembé sans avoir autour de lui cela qu'on est en droit d'appeler l'École de Yaoundé, comme on parle de l'École de Francfort. Et cette école de Yaoundé est faite bien sûr des Marcien Towa, Eboussi Boulaga, Jean-Marc Ela, sans parler d'Ambroise Kom et de Célestin Monga, tous des gens qui d'une manière ou d'une autre ont formé les griffes de leurs paroles dans l'ombre coléreuse de Mongo Béti, dans la critique de la négritude et de ses avatars comme l'ethnophilosophie. L'école critique postcoloniale qui aujourd'hui domine la lecture des textes produits en dehors de l'Occident s'inspire du vocabulaire élaboré à l'École de Yaoundé, avec des gens comme Jean-François Bayart et sa théorie de la politique du ventre, ou alors François Copans. Le colloque de 1974 à Yaoundé qui avait été organisé sous le patronage d'Ahidjo et avait pour invité de marque Léopold Sedar Senghor, a donc raté sa mission, car le critique camerounais a inspiré les années de braise, produit le Livre blanc, fabriqué l'Université des Montagnes, et donc produit cela que nous pouvons appeler aujourd'hui notre présent. Après tout, ce sont les années de braise qui ont forcé l'avènement de la démocratisation de notre pays.

Les années 1970 et 80 étaient marquées par un foisonnement d'idées que la dictature était rude. Comment expliquez-vous ce contraste? Pourquoi le régime du président Ahidjo tolérait-il tout cela?
Non, les années d'Ahidjo ont été marquées par l'assassinat ou l'exil des penseurs camerounais, des intellectuels de calibre international, à commencer par Ossende Afana, le premier économiste de notre pays, sans parler de gens comme Tchuinjang Puemi. Il n'y a pas eu foisonnement mais volonté manifeste d'extinction radicale de l'intelligence critique camerounaise.

Cette époque avait des supports de diffusion de la pensée critique comme Abbia ou Ozila aujourd'hui disparus. Est-il possible de promouvoir la littérature sans canaux d'expression ?
Il y a internet aujourd'hui, et c'est immense! C'est toute la révolution! Imaginons un seul instant que Mongo Béti avait un blog! Sans internet même cette interview-ci serait impossible, car vous êtes au Cameroun et je suis aux États-unis! N'oublions pas que Béti n'avait même pas pu faire sa revue Peuples noirs Peuples africains, traverser la poste camerounaise! Or aujourd'hui il y a des dizaines de journaux qui paraissent dans notre pays, dont beaucoup ont des pages culturelles. Il y a des magazines. L'époque des revues comme Abbia est finie. Les revues doivent être redéfinies dans un espace littéraire beaucoup plus divers que celui dans lequel existait Abbia ou Ozila. Un Camerounais, Ntone Edjabe, produit a partir de l'Afrique du sud, la revue la plus postmoderne d'Afrique, Chimurenga. Voilà l'exemple d'aujourd'hui. Après tout, les Camerounais ont changé, et l'espace des possibilités de la littérature camerounaise a changé avec eux. Patrimoine qui au pays voulait continuer la tradition d'Abbia et d'Ozila a eu l'intelligence de choisir le format du journal. Le temps de la littérature de papa est fini.

L'autre figure était Bernard Fonlon. Il dirigeait entre autres fonctions la revue Abbia…
Bernard Fonlon c'est le premier critique camerounais dans le vrai sens du terme, et par là je veux dire que c'est le premier qui ait inventé un concept, le bilinguisme, qui se soit transformé en idéologie, et finalement en idéologie d'État comme on sait. Ce qu'il a apporté, tout enfant qui va à l'école le vit, ou alors le subit quand francophone il doit écrire des textes en anglais, et quand anglophone, il doit parler français. C'est donc un critique dont les idées fabriquent tous les jours le Cameroun que nous vivons ; ce Cameroun qui n'est ni francophone ni anglophone mais tout simplement bilingue. Il y a un prix de la critique aux États-Unis qui porte son nom, le prix de la plus grande association de littérature africaine de la terre, je dirais, car il est un des rares critiques, aujourd'hui encore, à avoir brisé la barrière de l'apartheid linguistique qui sépare les francophones des anglophones, et dont la littérature camerounaise est un des terrains d'expérimentation. Ont reçu ce prix Wole Soyinka, mais aussi Mongo Béti, Denis Brutus, etc. Ils ne sont pas nombreux les critiques qui aient une telle reconnaissance internationale.

De la dictature, le Cameroun est passé à une ouverture permettant l'expression de la pensée. Pensez-vous que les auteurs et créateurs ont suffisamment tiré profit de cette ouverture? v
Le Cameroun vit encore en dictature. Au contraire de la démocratie, c'est la dictature qui inspire les auteurs. Ce sont les années de braise, les quelques années de prise publique de risques chez nous, qui ont renouvelé l'écriture camerounaise, elle qui était déjà asphyxiée avec les années 80 et avant. Des auteurs comme Séverin Cécile Abega n'avaient plus que des manuscrits à montrer, vers la fin des années 80. Or aujourd'hui le réveil des écrivains camerounais est si visible, tant au pays qu'à l'étranger, et il se fait des colloques sur notre littérature tant au pays qu'à l'étranger. On y parle de Léonora Miano, de Eugène Ebodé ou alors de Gaston-Paul Effa et de Francis Nyamjoh. Les prix littéraires ne cessent de s'accumuler, les lectures publiques, et même les recensions dans les journaux, si ceux-ci sont la mesure de la productivité d'une littérature, sont commune mesure. Cela ne devrait plus surprendre personne, car après tout, un pays qui peut déjà produire un Samuel Eto'o en football a du talent à revendre dans tous les domaines. Cela tout Camerounais le sait et l'a toujours su.

Dans "La République de l'imagination" que vous avez récemment fait paraître en librairie, vous fustigez pour le regretter ces faux-monnayeurs de la littérature africaine. En existe-t-il au Cameroun?
De très peu rêver, c'est simple. Nous nous liquidons toujours sur le marché de l'intelligence, alors que nous avons tellement de talent! Il devrait être suffisant que les chefs Douala dont je parlais aient vendu notre pays au prix de rien du tout, en signant des contrats bidons écrits dans des langues qu'ils ne comprenaient pas. Nous ne pouvons plus avoir l'excuse de l'ignorance.

L'écrivain a du mal à vivre de son métier au Cameroun. Quelle en est la justification?
Je crois que le métier d'écrivain n'a jamais été défini au Cameroun, car après tout, nos écrivains les plus en vue ont surtout vécu à l'étranger et donc n'ont pas bâti au pays les évidences de cela qu'est un écrivain. Ils nous ont laissé une vision mythique du métier d'écrivain. Par exemple, aucun d'entre eux n'a eu d'agent littéraire, or ceux-ci sont au centre de la profession d'écrivain. Il y a très peu de bibliographies littéraires pour nous montrer comment nos aînés ont fait pour négocier leur existence d'écrivain au jour le jour dans le monde littéraire. Je citerai deux exceptions, le beau livre-interview de Kom sur Béti, et celui, lumineux de Patrice Kayo sur Pouka. La question de savoir quel est le statut de l'écrivain à la fonction publique camerounaise n'a plus jamais été claire. Par exemple, un Jean-Claude Awono est professeur de lycée, mais l'est-il en tant qu'écrivain? Et puis, comme Eugène Ebodé dans un journal suisse, Patrice Etoundi Mballa écrit des éditoriaux dans Le Jour. Le fait-il en tant qu'écrivain? Il n'est jamais trop tard, mais il nous faut vraiment définir ce qu'est un écrivain, bref, circonscrire qui fait partie de ce métier-là, en tant que quoi, et dans quels espaces.

Certains critiques accusent la non professionnalisation des auteurs…
Sans doute. Comme le statut de l'écrivain n'a jamais été défini chez nous, les aspects les plus lucratifs de son métier ont été abandonnés au professeur de langue, au journaliste, ainsi de suite. Les écrivains font des conférences publiques et ne sont pas rémunérés. A l'école, le maître d'école enseigne aux enfants à écrire des dissertations, bref, des essais, quand cela est en fait le métier de l'écrivain. L'école normale supérieure forme des professeurs de grammaire française, et leur demande ensuite d'enseigner aux lycéens à utiliser leur imagination, quand cela est le métier de l'écrivain.
Il s'organise des ateliers d'écriture dans les centres culturels allemand et français quand cela peut être pris en charge par nos universités. Je pense en effet qu'il est temps d'ouvrir dans nos écoles d'instituteur, à l'Ecole normale et dans nos universités, une filière d'écriture créatrice, qui permettrait aux futurs écrivains d'apprendre le métier. Mais bien sur la professionnalisation de l'écrivain n'implique pas seulement la fabrication des professeurs d'écriture, elle implique aussi la fabrication d'écrivains professionnels. Avec la pléthore de journaux que nous avons au pays, que nos directeurs de rédaction n'aient pas encore compris qu'il est de leur devoir de contribuer à la fabrication de la littérature camerounaise en embauchant des écrivains, alors qu'ils occupent la scène publique, est un mystère pour moi! Le deuxième bureau de l'écrivain c'est le journal après tout.

Comment l'auteur peut-il résoudre l'équation de la création et de la survie?
Si elle existe, celle-ci ne réside pas dans la vente des livres, car un Gaston Kelman, ou alors au pays, un Ateba Eyene vivrait de la vente de leurs livres, eux qui ont eu des essais best-sellers récemment. Une Calixthe Beyala ne ferait pas "le nègre". Le métier d'écriture est une fonction publique, or la scène publique chez nous est avant tout la propriété de l'État, surtout pour ce qui concerne l'enseignement. Qui enlève aux écrivains les écoles, les lycées et les universités leur a enlevé l'essentiel de leur profession, tant pour ce qui est de la production que de la circulation des livres.
Alors, mon message à l'État camerounais qui justement est en train de créer des universités, et même directement à Fame Ndongo qui est écrivain, est le suivant: Monsieur le ministre, ouvrez l'université aux écrivains, ouvrez des filières d'écriture créatrice dans nos universités afin que les écrivains de formation puissent demain enseigner à nos enfants l'écriture des dissertations. Créez dans nos universités des filières d'écriture créatrice, comme cela se fait dans tous les pays anglophones, car après tout notre pays est bilingue.

Quel avenir entrevoyez-vous à notre littérature?
Le champ est libre. Le Cameroun forme déjà des éditeurs à l'université, (à l'Esstic). Le métier de la production des livres est déjà pris au sérieux. Il reste à prendre celui de l'écriture au sérieux. Pas seulement les lycées et collèges, les journaux sont des lieux où l'écriture s'exerce de manière professionnelle, car l'écriture est une profession. Il y a une période ou tout Camerounais était amusé à l'idée d'envoyer son enfant dans une école de football. Ce temps est passé.
Aujourd'hui chacun veut le faire pour le premier bambin qui tape dans un ballon. En cinquante ans, le Cameroun a changé. L'art de gouverner son présent est un long apprentissage. On n'est pas indépendant deux fois. L'écrivain camerounais a déjà montré qu'il a du talent; il est temps de le prendre au sérieux. Il n'y pas meilleur temps qu'aujourd'hui pour être écrivain, à vrai dire, car il y a tellement de choses qui sont encore possibles et tellement de talent alentour. Il faut seulement oser un peu plus.

Entretien mené par Parfait Tabapsi

   
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