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Commentaire

26 Feb 2010
Février 2008 peut revenir

Avenue Kennedy à Yaoundé. Dès 7 heures du matin, la marée humaine des désœuvrés occupe les deux trottoirs de la célèbre avenue de la capitale. Leurs gros bras attendent de se mouvoir dans un chantier qui reste introuvable. Le marché "Sho" vient d'être rasé. Un promoteur économique va implanter en ces lieux un complexe commercial qui embellira certes cet espace jadis boueux et puant en plein cœur de la capitale, mais en revanche, plusieurs centaines de personnes qui avaient une occupation là bas, se retrouvent en vadrouille, à la merci des incertitudes. La chasse aux sauveteurs que le Délégué du gouvernement auprès de la communauté urbaine de Yaoundé a livré a eu pour résultat d'aérer une ville qui avait déjà les aspects d'un bidonville, mais les mesures d'accompagnement nécessaires se sont avérées insuffisantes ou inadaptées; pour finir; ces débrouillards parmi lesquels se comptent plusieurs diplômés de grandes écoles ne savent plus ni où aller, ni quoi faire. La ville de Douala présente un tableau qui n'est pas plus reluisant au plan humain que la physionomie de Yaoundé. Dans la capitale économique, la bombe à retardement n'est pas seulement exposée dans la poudrière de Ndokoti, quartier très bruyant du sud est de la ville, mais elle est aussi à Bepanda, à Akwa nord, au rond point Deido ; à Douala-Village ou alors le long du quai qui longe le Wouri. Du matin au soir, des centaines de milliers jeunes gens qui ont le réel sentiment que leur avenir est sans issue, traînent sans rien qui les occupe d'assez sérieux.

Dans les campus universitaires, on constate sans faire des efforts particuliers que les étudiants vont en classe pour chasser l'ennui plutôt que pour acquérir un savoir. Ils sont très nombreux à penser que le diplôme, même professionnel qu'ils vont obtenir est loin de garantir un emploi comme cela fut le cas il y a quelques dizaines d'années. Ils le préparent quand même, mais ils lorgnent encore un autre plus élévé pour "tuer" le temps. Dans les instituts supérieurs privés où les formations se limitaient à deux années après le bac, le ministère de l'Enseignement supérieur a cédé aux pressions des promoteurs de ces instituts pour prolonger certaines formations à trois années, tellement la demande était forte des brevetés techniciens supérieurs.

Au plan social, rien ne présage des lendemains qui chantent : les prix de toutes les denrées de première nécessité ont connu une inflation générale de 50 à 70% selon les produits. Aucune mesure compensatrice n'est venue annihiler cette flambée de prix. Comme si ce calvaire n'était pas suffisamment pénible et difficilement supportable, l'eau, cette source de vie dont la distribution tend vers la gratuité dans d'autres cieux très soucieux du bien être des populations, ce don divin est devenu l'or au Cameroun. Trouver de l'eau potable est une gageure. Son prix au mètre cube, ainsi que celui du kilowatt d'électricité sont inexplicablement très élévés, pour des services mal rendus et de qualité très approximative. Le carburant malodorant est venu, dans cette atmosphère grisâtre, embaumer un environnement naturel et humain qui n'avait pas besoin de cela.

Voilà le climat social qui prévaut en ce moment au Cameroun. Il n'est pas différent de celui qui prévalait, il y a deux ans, exactement à la même période lorsque que les "émeutes de la faim" avaient éclaté ; des jeunes gens aux mains nues étaient alors descendus dans la rue pour crier leur désespoir et demander que le pouvoir s'intéresse à eux. La réaction fut brutale, aveugle et sanguinaire ; l'Etat reconnu 40 morts parmi les émeutiers, les sources privées locales avancèrent le chiffre de 100 de plus tués. Le rapport de l'Observatoire national des droits de l'Homme que révèle Célestin Bedzigui dans sa sortie que nous avons publiée dans notre édition d'hier, liste 54 noms des personnes tuées, en faisant remarquer que la liste n'est pas exhaustive.

Nous faisions remarquer en son temps dans ces mêmes colonnes la culture de la répression qui caractérise l'armée camerounaise. Cette armée est prête à sortir ses unités d'élite qui défendraient le territoire national, pour les lancer contre un mouvement d'humeur des écoliers. Ce goût de la répression disproportionnée à laquelle le pouvoir a constamment recours, l'a confiné dans le refus du dialogue, celui de la prise en compte des doléances des populations. Parce que le pouvoir a les armes et les hommes qui lui sont acquis et dévoués, ne se sent pas obligé de se préoccuper des souffrances quotidiennes que le peuple endure. Le plus à redouter est que, lorsqu'une jeunesse sans espoir n'aura plus peur des canons parce que n'ayant rien à perdre, et que cette jeunesse sera rejointe par les autres laissés pour compte que le système aura produits, on remettra "les émeutes de la faim", au risque de devenir sans fin, jusqu'à la fin des répressions.

De Xavier Messè

   
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