07 Jan 2010
Paradoxe : Comment la microfinance fragilise les pauvres
Une étude révèle que ces structures sensées secourir les couches vulnérables servent des taux d'intérêt usuraires.
En 2006, lasse de se tourner les pouces à la maison à longueur de journée, Lydienne, une ménagère qui habite le quartier Carrière à Yaoundé, décide de se lancer dans les affaires : elle propose à son époux, employé dans un journal de la place, de lui ouvrir une parfumerie. L'époux, qui perçoit son salaire dans une institution de microfinance au quartier Tsinga s'y rend et pose le problème à son gestionnaire de compte, qui consent à lui accorder un crédit de 600.000 Fcfa remboursable en 12 mensualités. La petite parfumerie est aussitôt mise en activité. Seulement, au bout de 12 mois, explique l'époux de Lydienne, "je me suis rendu compte, après calcul, que j'avais payé un million 50.000 Fcfa pour ce crédit. C'est comme cela que j'ai pris la résolution de ne plus prendre de crédit ni à la banque, ni dans une institution de microfinance.
Je préfère désormais fonctionner avec les réunions du village". Au total, non seulement la parfumerie a fermé après à peine un an d'exploitation, mais aussi, pour un crédit de 600.000 Fcfa, Lydienne et son époux ont payé des intérêts de 450.000 Fcfa, soit 75% du montant du crédit. Alors que la loi camerounaise proscrit les taux d'intérêt usuraire (plus de 17% selon la commission bancaire d'Afrique centrale, la Cobac). Les cas comme celui-ci sont légion, à en croire une récente étude publiée par Appui au développement et aux marginalisés (Adem), une Ong camerounaise. En effet, révèle cette étude qui est le fruit d'une enquête menée auprès de 50 établissements de microfinance (Emf) des villes de Yaoundé, Douala, Bamenda, Bafoussam et Garoua ; les taux d'intérêts servis aux clients des Emf au Cameroun se situent entre 6 et 78%, comme l'indiquait déjà un rapport de la Cobac daté de 2007.
Ce qui donne une moyenne de 42% de taux d'intérêt annuel dans les Emf. Pourtant, à en croire le rapport de la Cobac cité dans l'étude, ce taux dans les banques classique est en moyenne de 11,5%. Aussi, si le crédit devient plus cher dans les Emf communément appelées "banques des pauvres" ( 42% en moyenne l'an) que dans les banques classiques qui sont perçues comme des instruments pour riches (11,5% en moyenne par an), le coordonnateur de l'Adem, Robert Demanou, se demande-t-il à quoi servent désormais les Emf installées au Cameroun, si elles dévoient la mission essentielle de ce type de structure ? Laquelle consiste à offrir des services financiers adaptés aux couches défavorisées exclues du système bancaire classique dont les services sont réputés onéreux. En tout cas, rapporte l'étude, sur les 50 Emf qui ont fait partie de l'enquête, 80% reconnaissent avoir d'abord un objectif de rentabilité de leurs structures, tandis que seulement 16% soutiennent qu'ils sont plus soucieux de lutter contre la pauvreté.
Cette orientation business qui est celle des Emf camerounaises a des conséquences désastreuses dans certains ménages, puisque les emprunteurs incapables de rembourser ces crédits contractés à des taux d'intérêts hors norme voient souvent leurs bien mobiliers et immobiliers saisis et vendus aux enchères. L'Adem relève d'ailleurs dans son enquête que 70% des Emf enquêtées reconnaissent qu'ils "sont obligés de recouvrer la totalité de leurs crédits par la réalisation des garanties". L'étude insiste sur le cas particulier de nombreux planteurs de la ville de Nkongsamba, qui ont été dépossédés de leurs titres fonciers, parce qu'ils ne pouvaient plus rembourser les crédits contractés à des taux usuraires auprès de certaines Emf.
Pour mettre fin à cette exploitation de la pauvreté, les auteurs de l'étude intitulée "taux d'intérêt débiteurs usuraires en microfinance au Cameroun" préconisent un certain nombre de solutions. "Les organes en charge de la régulation du secteur devront prendre des dispositions pour une transparence totale dans le calcul des taux d'intérêts dans les Emf", suggère l'Adem. Ce d'autant que, rapporte l'étude sus mentionnée, 88% des Emf enquêtées ne disposent pas de base claires pour le calcul des taux d'intérêts. Les responsables de l'Adem souhaitent également que le plafond des taux d'intérêt débiteurs dans les Emf soit également déterminé par les autorités monétaires, comme la Beac l'a fait avec les banques classiques en fixant une borne inférieure à 6% et une borne supérieure à 17%. Ces mesures pourraient contribuer à redorer le blason des Emf qui revêtent désormais, du moins à en croire l'étude sus visée, le lugubre manteau de créateur de la pauvreté.
Brice R. Mbodiam
|