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Commentaire

03 Jul 2009
Le bouc émissaire

C'est l'hebdomadaire français "Le Point" qui révèle le premier en 1990 : Paul Biya, le président du Cameroun a des accointances avec des cercles ésotériques et des sectes. Selon cet organe de presse, le président finançait ces organismes par le canal de la Société nationale des hydrocarbures (Snh). L'article était à peine publié que le très sérieux quotidien "Le Monde" en fonçait le clou, repartant sur les traces qu'empruntaient les virements ordonnés de la Snh pour atterrir dans les comptes de l'Ordre de la Rose Croix ou du Circes en région parisienne ; le Circes étant une branche de cet ordre, en charge des études au sein de la secte ésotérique. D'autres révélations portant sur des largesses financières du président Biya auprès des personnes physiques dont les missions officielles n'étaient pas connues seront faites par les médias occidentaux de 1990 à 1998. En reconstituant des montants faramineux sortis des structures publiques sans aucun rapport avec le développement économique et social du Cameroun, ces médias révélaient aussi que des montants sortis ainsi illicitement s'élèveraient à environ 15 milliards de nos francs.

Pendant que " Le Monde ", " Le Point " ou " Le Canard Enchaîné " publiaient ces articles qui donnaient froid au dos, " Le Messager ", " La Nouvelle Expression " et plus tard "Mutations " relayaient localement leurs confrères français, jusqu'au procès intenté contre Raymond Bernard par le ministère public français afin qu'il justifie l'origine d'importants mouvements financiers qui atterrissaient dans ses comptes bancaires. Lorsque le patron à l'époque de cette organisation expliqua au juge que cet argent provenait des présidents Bongo du Gabon et de Biya du Cameroun, le juge d'instruction haussa les épaules sur ces mots : "Ce n'est pas l'argent du contribuable français ". Raymond Bernard fut relaxé, sur le dos du contribuable gabonais et camerounais

Toutes ces fuites des capitaux publics vers des sombres destinations auraient provoqué un séisme politique dans n'importe quel pays où les responsables ont le respect de la chose publique. Au Cameroun, personne n'avait estimé nécessaire de s'expliquer ; les députés auraient été dans leurs droits d'interpeller le président de la République sur ces comportements irréguliers.
Récemment, un procureur de République, approché par un journaliste qui tentait de recouper des informations sur des vols des voitures, s'est entendu dire : "Je ne réponds pas à une vulgaire personne ; allez écrire, cela me fera quoi ? Vous avez l'habitude d'écrire… " Pareillement, un député sollicité pour s'expliquer sur des transactions irrégulières des titres fonciers, nargua le plaignant en ces termes : "Maintenant que vous avez contacté les médias, qu'ils résolvent alors votre problème… "

Voilà un comportement singulier auquel la classe dirigeante du Cameroun s'identifie. Elle méprise la fonction des médias ; elle minimise son impact sur l'opinion publique domestique à laquelle elle estime ne pouvoir rendre des comptes. Cette presse dont les missions ne se limitent pas à l'information et à la détente, dénonce les abus des dirigeants; l'insécurité institutionnelle dans laquelle le pouvoir a conduit le pays ; la dilapidation des fonds publics par ceux-là mêmes qui sont supposés les protéger ; l'inertie, la corruption, la délation, ont été érigées en système de conservation du pouvoir. Qu'il s'agisse de ces maux qui ont fait le lit du travail de la presse ici, ou du relais dont elle s'est fait l'écho des excès présidentiels dénoncés là bas par des confrères, les dirigeants camerounais sont restés de marbre, sans même se soucier de la manière dont leur nom sera écrit dans l'histoire. Les effets minimes ou majeurs que produit cette presse dans l'opinion laissent indifférent le pouvoir et ses affidés.

Le revirement spectaculaire du pouvoir qui réagi aujourd'hui quand il est accusé de posséder "des biens mal acquis" surprend tout observateur. Ce que le Comité catholique contre la faim et pour le développement a dénoncé, l'avait déjà été fait depuis les années 1990. Il avait feint d'ignorer tout. Le contexte est différent aujourd'hui. La justice est devenue universelle. Le pouvoir en a pris conscience. Du coup, il parle de "complot" alors qu’il se taisait hier. Il trouve un bouc émissaire désigné : " une certaine presse locale ". Elle n'a pourtant rien inventé, rien lancé. Ceux qui crient au "complot " , doivent se regarder dans la glace d'abord ; oser apporter la moindre preuve que les médias ont été manipulés, qu'ils ont menti.

De Xavier Messè

   
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