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13 Jul 2010
Patrimoine musical (suite et fin) : Des voies de sauvegarde et de valorisation Nord Cameroun

L’universitaire s’élève contre l’exploitation audiovisuelle de ces productions à caractère traditionnelles.

Griots, chants et genres musicaux : toutes les communautés, indépendamment des régions et des religions, ont secrété des griots et autres chansonniers qui sont généralement des auteurs-compositeurs-chanteurs. Il s’agira d’en établir une liste des plus connus aux virtuoses anonymes, hommes et femmes. L’intérêt pourra être porté sur leur biographie, leur répertoire et les genres musicaux dans lesquels ils se sont spécialisés.
L’on verra par exemple que si le Ciidal et le Dumbo, genres laudateurs, se retrouvent davantage dans les sociétés élitistes et à pouvoir centralisé, les communautés segmentaires communaucratiques quant à elles ont tendance à produire des musiques dites dépersonnalisées. Indépendamment de leurs attaches culturelles, certains griots chantent la société tout court, c’est-à-dire dans une variété de thèmes qui rend compte du contexte et des influences, mais aussi des permanences et des mutations.

C’est ainsi que dans la production d’Adama Permiye, on verra entre autres les épopées des grands bandits (Sonngoobe), des bergers professionnels de la transhumance (Soggobe) ou des femmes qui font la différence (Rewbe potan’na : les femmes se valent-elles ?). Genre satirique, le Mbooku de la plaine du Diamaré n’en est pas moins profond dans l’interprétation des transitions sociopolitiques, les forces et les faiblesses des rois, la personnification des fléaux sociaux (famine par exemple) ou les épopées (panégyrique Zigla).
Du Waywa des Toupouri on appréciera aussi bien le rythme dansant que le texte plein d’humour, de bon sens et de pédagogie. Dans un périple culturel allant des berges du Lac Tchad à l’orée de la forêt équatoriale, la bibliothèque musicale de la partie soudano-sahélienne du Cameroun dégage d’emblée la riche diversité des traditions nationales, mais aussi elle peut rendre compte d’emprunts, de parentés, voire de brassages.

Les fêtes traditionnelles telles que le Féo kagué (fête du coq marquant également le début du nouvel an toupouri), le maray (fête du taureau) et le mogololom (fête de la bière du mil) des Mafa, les retraites d’initiation du Gourouna des Massa et des Toupouri, les funérailles et les célébrations marquant la naissance de jumeaux, les rites de passage, etc. s’accompagnent toujours de chants rituels ou de circonstance. Dans la mémoire des vieillards et dans la voix des jeunes ruraux, survit et se transmet cette oralité.
Les enregistrements audio-visuels : le principal dépositaire de la musique traditionnelle soudano-sahélienne du Cameroun est Radio Garoua qui, jadis, était la station provinciale de la radiodiffusion nationale dans la grande province du Nord. Comme écrit plus haut, c’est elle qui a enregistré, diffusé et donc fait connaître l’essentiel des chansons et des griots. La plupart des enregistrements circulant dans les foyers ont été faits à partir des diffusions de Radio Garoua. Les stations régionales de la Cameroon Radio and Television (Crtv) à Maroua et Ngaoundéré disposent désormais de leur propre banque de données. A elles, s’ajoutent la radio de l’Eglise Evangélique Luthérienne du Cameroun (EELC), Sawtu Linjila, basée à Ngaoundéré ; sa musicothèque paraît plus variée et surtout elle est numérisée.

Partout dans les centres urbains du Nord-Cameroun, se développe le marché de la musique, en l’occurrence celui des sonorités locales ; si chez certains disquaires modernes on trouve de plus en plus de cassettes de griots parmi les plus célèbres, c’est davantage auprès des ‘discothèques ambulantes’ et de quelques rares disquaires locaux que l’on a des chances de retrouver les chansons les plus anciennes.
Là aussi, il importe de souligner le déséquilibre entre la profusion des répertoires des griots ‘fulfuldophones’ (le fulfulde étant la langue usuelle) et la rareté des chansons en d’autres langues sur le marché du disque. Aussi serait-il indispensable de procéder par une véritable archéologie musicale pour exhumer des compositions qui n’ont parfois vécu que le temps de leur présentation à l’occasion d’une célébration. Les enregistrements audio-visuels devraient être recensés auprès de la CRTV qui en diffuse de temps à autre. Des personnes en disposent également, notamment celles qui ont fait filmer les festivités de leur mariage ou les cameramen amateurs chasseurs d’images rentables.

La conservation et la valorisation des chansons
Sous ces rubriques, on pose d’une part la problématique de la préservation et de la transmission des héritages musicaux et d’autre part celle de leur rentabilisation économique et culturelle.
De la conservation. D’abord il ne fait aucun doute que la sauvegarde du patrimoine musical du Nord-Cameroun passe par l’inventaire des compositions disponibles sur cassettes et sur CD, leur numérisation et leur sauvegarde sur des supports durables (disques durs d’ordinateurs par exemple). Leur diffusion sur les ondes de la Crtv et des radios privées, serait le moyen le plus sûr de les inscrire dans les mémoires.
Il importe que les chansons qui ont fait date et celles qui restent encore dans la mémoire des anciens, soient transcrites et translitérées dans leur version originale puis traduites en français et en anglais. Chansons et traductions pourront alimenter une aile du musée national et peut-être un musée des peuples et des cultures du Cameroun avec des démembrements, des spécificités et des implantations suivant des aires socioculturelles régionales. Bien entendu, ces idées générales pourront être affinées et enrichies par des compétences plus avérées sur ces questions de conservation du patrimoine musical.
De la valorisation. Aujourd’hui, la plupart des touristes qui visitent la partie septentrionale du Cameroun y viennent pour son environnement naturel (Rhumsiki par exemple) ou pour la variété de sa richesse faunique et floristique dans les parcs nationaux de Waza ou du Buffle Noir.

Ces destinations touristiques paraissent de plus en plus redondantes et surtout en compétence défavorable vis-à-vis d’autres offres de parcours est-africains ou nord-africains. L’offre d’écoute, de lecture et d’achat de la musique traditionnelle, ainsi que l’exposition des instruments de production participeraient de l’enrichissement de ce qu’il y aura à voir et à apprécier sur le parcours touristique du Nord-Cameroun. Pour les disquaires aussi, c’est l’occasion de renouveler leur offre en même temps qu’ils compenseront l’extraversion des goûts musicaux portée par les influences ouest-africaine et éthiopienne.
C’est aussi l’occasion de reverser aux ayants droit des griots disparus, les dividendes posthumes de leurs parents, à travers un encadrement conséquent des droits sur l’exploitation de la musique traditionnelle. Sur le plan scientifique, il convient de noter que la chanson traditionnelle est une source transversale, car elle se positionne au carrefour de plusieurs usages : elle est en elle-même un objet d’étude dans une logique ethnomusicologique ; elle est une source historique en ce qu’elle renseigne sur l’interprétation locale des événements qui ont jalonné l’histoire nationale et régionale, elle comporte des biographies de personnes dont l’action a fait date ; elle contribue à l’étude des mœurs ; elle est un outil de marketing politique ; etc.

Ressources et professionnalisation
La mise en place d’une politique de conservation et de valorisation du patrimoine musical traditionnel du Cameroun en général, nécessite l’action combinatoire de plusieurs compétences humaines et institutionnelles locales, nationales et internationales :
Musicologues, artistes-musiciens, griots anciens et en exercice, universitaires, animateurs de radio et de télévision, traducteurs, sont quelques-unes des personnes-ressources dont les talents, le savoir et le savoir-faire pourront être utilement mis à contribution
En plus des départements en charge de la culture et du tourisme, les universités, les opérateurs du secteur de l’audio-visuel, les autorités traditionnelles, les comités de développement et autres associations culturelles à connotation ethnique sont parmi les principales institutions locales et nationales directement concernées par la mobilisation des ressources humaines et matérielles en vue de la collecte, de l’analyse et de la diffusion des données musicales.

Sur le plan international, l’Unesco est le principal interlocuteur en matière de promotion et de sauvegarde du patrimoine. Cependant, la coopération multilatérale, bilatérale et privée offre une variété de bourses, de subventions et d’appuis à la culture au sens large. C’est le lieu ici de magnifier tout l’intérêt de la coopération Sud-Sud dans le domaine de la professionnalisation de la musique traditionnelle. A cet égard, le Mali est une bonne destination pour l’apprentissage de la valorisation du patrimoine musical national. L’on y voit clairement comment le moule de l’Institut National des Arts (INA) de Bamako a façonné des générations de musiciens qui ont fait leurs premiers pas sur le petit écran de l’Office de Radiodiffusion du Mali (ORTM) avant de conquérir la scène internationale. Sous l’égide du ministère de la culture, l’INA (pour les arts plastiques, divers métiers de l’artisanat et la musique), la DNAFLA (pour les arts cinématographiques), le CEDRAB ou Centre Ahmed Baba de Tombouctou (pour la récupération et la conservation des manuscrits) et l’institut des Langues Abdoulaye Barry (ILAB) sont quelques-unes des structures spécialisées dans la préservation et la valorisation du patrimoine culturel malien. De 2001 à 2003, l’Université de Ngaoundéré, à travers la coopération interuniversitaire Bamako-Ngaoundéré-Tromso sous l’égide de l’équivalent norvégien du Corps de la Paix (Fredskorpset), a fait l’expérience de la pertinence des formations dispensées par ces instituts culturels. Deux Camerounais y ont passé dix mois de stage, au bout desquels les nouvelles compétences acquises auraient dû être valorisées dans le cadre du Centre de Ressources et de Documentation prévu comme interface entre l’Université de Ngaoundéré et son environnement. En attendant que cette structure soit effective, les stagiaires ont pu aisément faire valoir leur expertise, notamment au sein de la CRTV. Au demeurant, la perspective de création d’un Institut National des Arts et de la Culture (INAC) et les travaux du comité de réhabilitation du musée national en cours pourront tirer des expériences réussies ailleurs.

Conclusion
En définitive, il est clair que le patrimoine musical traditionnel du Cameroun est riche d’un répertoire dense et varié. Mais c’est une ressource peu explorée, peu exploitée et en cours de disparition. Les dépositaires des vestiges de la musique traditionnelle se font rares. Les supports qui en permettent encore la transmission sont aléatoires. Des pans entiers de cette musique sont effacés de la mémoire, car ce sont des compositions anciennes. L’on note cependant un regain d’intérêt pour l’inculturation musicale dans un environnement international marqué par une tendance marquée vers l’uniformisation de la culture au profit des modèles occidentaux. La musique a un langage mais pas une langue universelle ; il n’est pas besoin de comprendre les paroles pour apprécier le rythme. Pour la partie septentrionale du Cameroun en particulier, se pose un triple enjeu : recenser et sauvegarder ; donner à lire, à écouter et à étudier ; générer des revenus dans une logique imbriquant culture et développement regardante sur les droits des griots.

Références bibliographiques indicatives
Barreteau Daniel et Sorin-Barreteau Liliane, 1976, «Recueil de la littérature orale chez les Mofou-Gudur, populations du Nord-Cameroun», Cahiers ORSTOM, série Sciences Humaines, vol. XII, n° 2.
Calame-Griaule et Calame Blaise, 1957, «Introduction à l’étude de la musique africaine», La revue musicale, numéro spécial.
Fernando nathalie, 1999, «Les harpes du Nord-Cameroun», in La parole du fleuve : harpes d’Afrique Centrale, Paris, Cité de la musique.
Gaimatakwan Kr Dujok Alexandre., 2008, Musiques et histoire des monts Mandara : le cas des peuples Kapsiki, Mafa et Molko. XVIIè-XXIès, Mémoire de DEA d’Histoire, Université de Ngaoundéré.

Par Saïbou Issa *
* Directeur de l’Ecole normale de Maroua

   
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