19 Jul 2010
Pius Njawe for ever
En moins d’une semaine, depuis l’annonce de la brutale et tragique mort de Pius Njawe, créateur du journal Le Messager, le plus vieux journal encore en activité au Cameroun, combien avons-nous entendu de vibrants témoignages et d’hommages émouvants ? Que peut-on, à ce jour, ajouter à ce concert de louanges, pour la plupart mérités, à l’égard de cet homme dont la trajectoire personnelle est la preuve que c’est à chacun de se forger son propre destin ? Bien sûr, on a déjà relevé çà et là l’itinéraire singulier de ce journaliste «sac au dos», qui a commencé comme simple vendeur à la criée, sans véritable cursus scolaire et qui, par humilité, par ambition, par conviction et par engagement politique, a fini par devenir ce que le secrétaire général de la Francophonie, Abdou Diouf, appelle un «pionnier de la presse indépendante en Afrique». Issa Tchiroma Bakary, l’actuel ministre de la Communication dont les relations avec le défunt ne furent pas un long fleuve tranquille, n’a-t-il pas déjà salué, lui aussi, en attendant sans doute un hommage plus structuré, «la mémoire d’un défenseur de la liberté de l’information» ?
Pierre Haski, du journal en ligne Rue89, en retraçant le parcours de Pius Njawe, qu’il a rencontré au début des années 80, rappelle joliment qu’il a autant fréquenté la prison que les salles de rédaction. Avant d’indiquer : «Si l'environnement de la presse a changé depuis ses temps héroïques des années 80, avec la multiplication dans toute l'Afrique francophone d'une presse plurielle même si pas toujours très professionnelle, Pius Njawe devait toujours se battre pour la survie de son groupe de presse. Il nous confiait ses tourments, des contrats de pub annulés sous pression du pouvoir, une corruption généralisée, une économie de la presse très difficile.» Peut-on encore ajouter quelque chose ? Que Pius Njawe était un «vrai combattant» qui ne se gênait pas pour assumer ses actes et ses idées, y compris sa gestion de la grave crise qui secoua Le Messager en fin d’année dernière. Il se présentait volontiers avec ses qualités et ses défauts, et n’aurait pas lui-même apprécié qu’on le présentât, à sa mort, si soudaine et tragique fut-elle, lui qui n’avait que 53 ans et tant de projets encore, comme un être exceptionnel.
Deux types de dérives semblent cependant menacer le flot de témoignages qui s’amoncellent au siège du journal Le Messager : celles de dithyrambes inutiles sur ses qualités, et celles autour d’une polémique manifestement stérile et inutilement nuisible sur les circonstances de sa mort. Les premières sont ridicules, surtout lorsqu’elles viennent aujourd’hui de gens qui l’ont combattu et qui ne semblent intéressés que par un positionnement personnel ou institutionnel ; les secondes n’auront pour conséquence que de ternir les obsèques de cet homme que l’ensemble de la société camerounaise, aux côtés de ses nombreux amis à l’international, a décidé d’accompagner dignement à sa dernière demeure. Les circonstances tragiques de sa mort, rencontrée sur le chemin du combat politique aux Etats Unis alors qu’il venait de refuser un voyage d’agrément en Afrique du Sud, pour la fin de la Coupe du monde de football, sont probablement un signe du destin et une ironie de l’Histoire pour celui qui, depuis le décès de son épouse Jane des suites d’un accident de la circulation sur l’axe lourd Yaoundé-Douala, il y a 8 ans, s’était dévoué personnellement à la cause de la prévention routière.
Pierre Haski, cité plus haut, reprend opportunément l’alerte d’un journaliste camerounais aujourd’hui en difficulté en Côte d’Ivoire, Théophile Kouamouo, qui, en décembre dernier, déjà, parlait de sauver le Messager : « Si Le Messager meurt, c'est une part de notre rêve qui meurt avec lui. Car l'histoire de Pius Njawé et de son journal est une belle histoire, une authentique belle histoire. C'est l'histoire d'un jeune homme qui n'a pas eu la chance de faire de longues études, amoureux des lettres et d'une certaine idée de son pays, qui a lancé en 1979, dans une ville de province, Bafoussam, un hebdomadaire qui résiste depuis trois décennies. (…) Malgré tous les défauts qu'on peut trouver à Njawe et au Messager, il y a un côté chevaleresque dans cette aventure.»
Et au-delà d’obsèques qu’on souhaite dignes, grandioses et à la dimension de son parcours, sa mort devrait interpeller les hommes politiques afin qu’ils profitent de l’occasion pour amorcer un véritable dialogue avec la presse privée, et non des slogans creux et de nombreuses promesses jamais réalisées. Elle devrait aussi donner à la grande famille de la Communication un prétexte pour amorcer une réflexion sur la pérennisation du Messager, dont la contribution à la lutte pour une démocratie véritable au Cameroun n’est plus à démontrer. Ce sera le meilleur hommage qu’on puisse rendre à Pius Njawe.
Par Alain B. Batongué
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