11 Mar 2010
Débat : Et si la nouvele élite nous conduisait vers le chaos
Il faut rétablir l'ancienne élite des années 60 ; elle était faite d'éclaireurs, de pourvoyeurs de connaissance, de policiers et d'agriculteurs.
Le monde semble plongé dans une espèce d'impasse, tant il est difficile aujourd'hui de dire vers quelle destination il avance, si seulement quelqu'un peut me prouver qu'il avance. Les espérances actuelles les plus folles sont d'un ordre tout à fait enfantin, comparées à celles d'autrefois, des siècles passés, et mêmes je dirais à celles qui nous tenaient en haleine au cours du dernier siècle. Au début du 20è siècle par exemple, nous vivions encore dans l'espoir d'aller visiter une autre planète, en nous disant que si la nôtre s'avérait un jour trop usée ou trop polluée, il nous serait possible de la quitter comme on quitte une maison trop vieille pour s'installer dans une autre toute neuve. Ou encore nous rêvions du jour où la lumière sera domptée, où telle ou telle maladie qui faisait des ravages ne serait plus qu'un triste souvenir, où les distances n'auront plus de sens, où il ne sera plus besoin de se déplacer pour faire des affaires. Nous rêvions d'abondance, de manger à notre faim tous les jours, de vivre cent ans et en forme, d'être sûr de durer toute l'éternité.
Tout cela, nous l'avons fait. Grâce au progrès de la science, nous savons que tout cela est aujourd'hui possible. Quitter notre bonne vieille terre pour une autre planète n'est plus qu'une question d'heures. Les grandes maladies qui nous empêchaient de dormir tellement l'idée qu'elles ressurgissent nous étaient insupportables ont disparu ou sont en voie de l'être. La dernière, le Sida, sera bientôt vaincue. Nous avons dompté et mis en boite l'énergie solaire, les distances ne sont plus un problème. Les affaires se font sans bouger de chez soi, et on peut gagner des millions de francs en restant tranquillement couché dans son lit. Tous nos rêves sont devenus réalités, et c'est justement ce qui nous embête. Parce qu'en réalité, l'idée de vivre sans angoisse nous est parfaitement insupportable. La peur est inscrite dans nos gênes, je dirais même qu'elle fait partie des moyens de contrôle de l'autre dans les rapports humains. L'absence d'appréhension voudrait dire que nous avions atteint le bout du chemin, le bout de l'Histoire, comme dit Francis Fukuyama. C'est un peu comme quand nous regardons un bon film. L'instant de fin se devine aisément, parce qu'il apparaît à un moment précis, celui où toutes les étapes difficiles de l'histoire ont été traversées. Nos nerfs se relâchent, la tension disparaît. C'est la fin du film.
Aux grands rêves ont succédé de petites séquences jouissives, qui se rapportent à de petits scénarii montés par nous-mêmes pour occuper la place laissée vacante. L'homme s'extasie ou fait semblant de s'extasier devant ses fausses victoires, parce que c'est tout ce qui lui reste à se mettre sous la dent. Et lorsqu'il n'y pas matière à angoisser, il en fabrique, comme un pompier pyromane allume un feu pour satisfaire sa jouissance. Ou alors l'homme transforme le crapaud en éléphant, pour vivre encore une fois l'illusion de terrasser un monstre superpuissant. La grippe aviaire, quelle aubaine ! Un rien que l'on a agrandi des milliers et des milliers de fois. Il fallait que cela ressemble à une catastrophe, probablement la catastrophe de ce début de siècle, une affaire extrêmement redoutable, qui nécessite l'intervention du super-héros, lequel allait sauver la planète. A force d'ingurgiter les films de fiction, les élites d'aujourd'hui en ont adopté les techniques : le recours à une super-solution permet de se donner bonne conscience, et de justifier la position privilégiée qu'elles occupent. Le langage qui légitime leur mainmise sur la mase est : vous avez failli disparaître, heureusement que nous étions là, et que nous avons trouvé la solution pour vous sauver d'un grand malheur.
Comme il n'existe plus de grande peur du genre de celle que le monde a connu autrefois, elle se sert des petites peurs disponibles, en essayant de leur donner la même importance que celle des grandes peurs du passé. C'est une stratégie propre à la nouvelle élite, celle qui a remplacé jusqu'à la faire disparaître l'ancienne élite. Car elle est bien morte, l'élite préindustrielle, celle des législateurs et des feuilles de route. Parlant d'une catégorie particulière, celle des intellectuels, Zygmunt Bauman écrivait à la fin des années quatre-vingt que le rêve des intellectuels était en train de disparaître (La Décadence des intellectuels, Julliard, 1987). Et il poursuivait en disant que c'est en disparaissant que ce rêve s'était le plus fait remarquer : le monde s'est mis alors à déplorer la fin des utopies, la fin des idéologies. " Les intellectuels ont cessé d'être des législateurs, c'est-à-dire ceux qui écrivent les feuilles de route censées mener à cette société idéale. Ils ont semblé douter qu'ils étaient capables de concevoir ce projet, mais surtout, que ce travail en valait la peine. "
Parce que la vie en elle-même semble présenter peu d'intérêt, les nouvelles réalités naissent de la fiction. Nous avons désormais à faire à des réalités produites ou reproduites par d'autres, et les grandes peurs collectives qui rétablissaient l'égalité entre tous ont cédé le pas aux petites peurs entretenues, devenues le moyen de domination le plus commode. Ces petites peurs, non pas petites à cause de la dimension de l'angoisse qu'elles induisent (elles peuvent induire autant d'angoisse que les grandes), mais par le nombre limité d'individus qu'elles peuvent affecter, sont devenues de véritables fonds de commerce, au service de ceux qui les entretiennent. Jusqu'au siècle dernier, notre impuissance devant certaines réalités rendait quasi-certaines des menaces à l'espèce tout entière. Une comète qui pourrait s'écraser sur la terre, une maladie qui détruirait toute l'humanité, des guerres mondiales, etc. Aujourd'hui, la plupart des dangers sont circonscrits. Nous construisons volontiers des barrières pour empêcher la mondialisation de la menace. L'Europe hisse des remparts pour se prémunir de la faim venue d'Afrique. L'Occident fait la guerre préventive à Saddam Hussein qui, selon lui, prépare une arme de destruction massive contre lui. La pauvreté urbaine recompose les classes sociales, alimente l'insécurité dans les grandes villes et justifie une politique d'apartheid. L'homme nouveau a peur de son double. Il contient tout, canalise tout, enferme tout dans des limites qu'il peut contrôler. Et cela, malgré la mondialisation.
Le pouvoir de tout contrôler lui apporte de l'assurance. Parce que le Sida peut toucher tout le monde, le paludisme pas, le Sida fait plus peur que le paludisme, alors que le premier tue vingt fois moins que le second, mais lui ne sévit que dans une zone bien déterminée. Si j'ose une métaphore, notre monde ressemble un navire qui affronte la haute-mer, dans lequel tous les membres de l'équipage sont occupés à remettre de l'ordre dans leurs quartiers après le passage d'une tornade. Le capitaine étant tombé à l'eau ainsi que son second, il n'y a plus personne à la barre, et le bateau va au devant de rochers, mais dans le ventre du bateau personne ne le sait. Chacun a son problème, remettre son quartier à jour. Tout le monde se démène avec ses soucis personnels, alors que le navire n'a plus de maître et qu'ils vont tous mourir dans un instant. Le bateau continue sa route, fendant une mer de nouveau au repos, en tanguant mollement à gauche et à droite, puis dans l'autre sens. Vu d'en haut, c'est un ballet fantasmagorique, qui n'a ni maître ni loi, même si le lent roulis des vagues et le craquement des bois du pont apportent à l'ensemble une espèce d'harmonie. Mais qui conduit ce vaisseau, nous mène vers quoi ? Et pourquoi ?
Notre monde ressemble à ce bateau sans capitaine. Ainsi que les petits bateaux qu'il transporte. Ceux qui auraient pu prendre la barre sont occupés ailleurs, ou n'en ont plus l'envie. Les élites (ou les héros), les vraies, celles qui sont capables d'écrire une feuille de route, de réfléchir au sens à donner aux choses, se sont vues supplanter par de fausses élites, des marchands d'illusions qui progressivement ont occupé le devant de la scène, aidés en cela par la démocratisation de l'espace médiatique et leurs détenteurs, véritables nouveaux faiseurs de leaders. Le monde serait-il arrivé au bout du rouleau pour que les guerriers n'aient plus envie de se battre ? Regardons autour de nous : il n'existe plus de philosophe ou de timonier capable d'éclairer le peuple et de l'élever au-dessus de sa condition misérable, avec ou contre son gré. Aujourd'hui, est élite (ou leader) celui qui joue avec le peuple, qui accepte de s'avilir avec lui et qui accrédite ses plus bas désirs, alors que la fonction première de l'élite est l'élévation de son prochain vers les sommets de la connaissance ou de l'humanisme. Mais il vrai que si l'élite a perdu le beau rôle, ce n'est pas entièrement sa faute, ou plutôt si, dans la mesure où il n'a pas su ou voulu empêcher la mutation de la société, qui s'est peu à peu transformée d'assemblée de citoyens en regroupement de consommateurs passifs, réservoir de cobayes mutants au service d'une nouvelle classe d'élites qui n'a que faire de l'élévation de l'homme.
Peut-être comme Pareto et Mosca faudrait-il que je regarde de plus près l'évolution des élites dans le temps, précisément sous nos cieux, et que j'analyse en profondeur les importants changements qui semblent s'être produits d'une génération à l'autre. Dans tous les cas, qu'elle soit idéologique, symbolique ou d'expert, je n'ai pas le sentiment qu'on puisse établir aisément un lien de filiation entre l'élite ancienne, celle que décrivent Durkheim et Weber , Wright Mills, Dunlop, Myers, Harbison, Kerr et les autres, et qui correspond à une certaine élite des années d'après-guerre à juste après les indépendances africaines, et la nouvelle élite, celle flamboyante et rutilante d'aujourd'hui, tant les objectifs poursuivis semblent contradictoires et antinomiques. L'élite d'autrefois ne rêvait que d'une chose : contribuer activement au progrès dans son domaine, qu'il s'agisse de politique, d'industrie, de commerce ou de connaissances nouvelles. C'était une élite dans l'intérêt des autres, associée à l'Etat auquel elle apportait un savoir technique de surveillance (ce que Zigmunt Bautman appelle la panoptique), et fournissant un éclairage déterminant pour la gestion des nouveaux troubles sociaux (les foules populaires).
Chez nous, l'élite politique d'avant soixante s'est sacrifiée pour l'émancipation de son peuple. Après, elle a continué de lutter pour la consolidation d'un Etat-nation. L'élite symbolique aussi, mais en utilisant d'autres arguments. L'élite d'expert contribuait par sa connaissance à la manifestation de la vérité. Puis, est intervenue la fameuse rupture, qui doit se situer vers la fin du siècle dernier. C'est à ce moment que l'ancienne élite a reçu le coup fatal, celui qui a précipité sa disparition totale. La montée en puissance des agents de l'administration a sonné le déclin de l'ancienne élite. Colonisant progressivement l'espace national avec ses méthodes particulières faites de corruption et de chantage, l'administration camerounaise a instauré une nouvelle grille de lecture des rapports entre la société et l'Etat. Au contraire de l'ancienne qui assoit les échanges sur des valeurs éthiques et morales telles que le bien commun, l'élévation de l'homme, le respect de l'autre et l'amour du travail bien fait, la grille administrative s'appuie sur les notions de profit individuel, la satisfaction des désirs, la course à la surabondance, et surtout, l'exploitation de l'Etat à des fins personnels. La dévaluation de 1993 et ensuite la baise des salaires des années quatre-vingt dix sont des épiphénomènes qui ne peuvent être correctement interprétés que dans le cadre d'un conflit entre ancienne et nouvelle élite.
Ces deux événements survenus en très peu de temps comprennent en substance une volonté de mise à mort de l'ancienne élite, classe d'individus considérée comme dépassée et peu apte à s'adapter aux nouvelles donnes imposées par l'administration, et de la remplacer par une nouvelle élite, formater pour jouer à fond le jeu des nouveaux maîtres. Pourquoi le pouvoir politique, dans cette lutte qui aura des conséquences néfastes sur l'avenir de notre nation, n'a-t-il pas pris partie en évitant la fragilisation des vraies élites qui, comme je l'ai dit plus haut, a vocation à le soutenir dans ses efforts de faire évoluer l'Etat pré-moderne vers un Etat moderne? A-t-on cru que celles-ci deviendraient une menace pour le pouvoir politique si à la sécurité matérielle dont elles semblaient bénéficier s'ajoutaient les libertés démocratiques ? Ou est-ce plus benoitement parce que nous avons eu l'impression d'avoir atteint notre objectif avec l'avènement de la démocratie et que désormais, plus rien ne pouvait nous arriver ?
Dans tous les cas, la disparition de l'ancienne élite a laissé un vide que s'est empressé de combler une nouvelle génération d'élites, édulcorée, aseptisée, égocentrique. Aujourd'hui, à quelque exception près, l'élite politique n'a plus de projet pour son peuple, et ne rêve que d'aisance matérielle personnelle. L'élite symbolique rêve de notoriété à tout prix pour lui-même, et n'hésite pas à réveiller les instincts grégaires refoulés de ses contemporains. L'élite d'expertise se sert de sa science pour endormir le peuple et faire passer le noir fumier en or qui brille. Très servilement elle se met à la disposition de l'élite politique et économique, dans l'espoir de recevoir une récompense. Désabusée, l'élite traditionnelle se tait ou se fait complice. L'élite intellectuelle fait du sur place. Trop préoccupée à satisfaire le présent, elle a renoncé à interpeler l'avenir et se contente de rabâcher à l'infini un discours qui ne séduit plus la jeunesse des amphithéâtres.
Serait ce venu le temps du veau d'or vainqueur dont parle la Bible ? L'instituteur qui élève notre nature, le policier qui veille sur notre sommeil, le pasteur qui prépare notre âme et le planteur qui nourrit notre chair ne font plus recettes : ils ne figurent plus dans la nouvelle élite, celle de l'argent et de l'apparat. L'enfant qui grandit ne s'encombre pas de protocole : il veut être trader, feyman ou douanier, jamais enseignant. Quoi de plus normal ! Ces archétypes de la nouvelle élite sont adulés, encensés, fêtés, portés au zénith. De vrais veaux d'or. Ce sont les nouvelles idoles de notre société. Elles sont exclusives et refusent toute cohabitation avec l'ancienne élite. Pour être des leurs, une seule voie : la conversion. La nouvelle élite a le vent en poupe.
Pourtant, elle ne produit pas. Même si elle répond encore à la définition que donne Pareto ou Mills de l'élite, c'est-à-dire qu'elle est toujours douée d'un pouvoir, d'une force de pression, d'une autorité définie sur certaines catégories de personnes, la nouvelle élite est tout-à-fait néfaste à l'évolution de la nation, dans la mesure où elle n'a ni programme ni ambition pour l'avenir. C'est une classe qui ne se soucie que du présent, et se moque totalement de ce que deviendra le pays après elle. La question même l'ennuie, dès lors qu'elle peut introduire une contingence dans son désir absolu de croquer le présent. Egoïste, hédoniste et cocooniste, le pouvoir d'ascendance que la richesse lui donne sur ses concitoyens est le seul objectif poursuivi par la nouvelle élite. A compter sur elle, la société va fatalement vers le déclin.
Que faut-il donc faire ? L'intervention des pouvoirs publics s'impose. Il faut rétablir l'ancienne élite dans ses prérogatives d'éclaireur et de fournisseur de savoir technique. Penser que cette élite d'honneur et de valeurs peut se débrouiller seule à sauvegarder sa place et ses missions face à la nouvelle élite est un leurre. Elle n'est pas de taille devant les forces conjuguées de l'argent, de la roublardise et du culot de celui qui n'a pas reçu d'éducation, et qui ignore donc les limites de ce qu'un homme peut faire à son semblable. Laisser la lutte se dérouler dans ces conditions est suicidaire à terme, parce que la victoire de la nouvelle élite est indiscutable. Et avec elle, c'est la disparition de notre nation qui s'annonce à l'horizon. Il faut donc revaloriser la place de l'instituteur, du policier, du planteur ou du pasteur dans notre société. Nous devons corriger la perspective globale, et remettre au cœur de la cité ceux qui n'auraient jamais du quitter l'espace réservé aux plus méritants. Celui qui forme les citoyens camerounais de demain est certainement plus important pour l'avenir de notre pays que celui qui tape dans un ballon ou qui se produit sur un podium. Qu'il soit mis à l'abri du besoin matériel et cesse de paraître comme un mendiant auprès de l'autre, et il fera de nos enfants d'excellents physiciens et mathématiciens qui demain peut-être nous emmènerons dans l'espace.
Par Richard Keuko * * Ecrivain et promoteur d'art
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