Directeur de la Publication Alain Blaise Batongue
   

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DECOUVERTE | 28 Aug 2008
Opportunité : La ferraille, un bazar en or
Longtemps ignorée au Cameroun, la ferraille s'impose depuis peu comme une activité florissante, avec ses gourous et ses disciples.
Monique Ngo Mayag

Robert passe une main sur son crâne rasé et baisse la tête, en signe de fatigue. Les affaires ne semblent pas bonnes aujourd'hui pour les ferrailleurs de la "Nouvelle route" Bessenguè (Douala), et la pluie qui s'abat sur les vieux conteneurs rangés en file, n'arrangent visiblement pas les choses. Un client vient rompre l'ambiance morose qui prévaut cet après-midi. Les rides de Robert s'étirent en effet à l'entrée du jeune Mahama. "Je voudrais une lame de fer, c'est pour une porte métallique", lance-t-il à l'endroit du vendeur. Manifestement requinqué par la demande de son interlocuteur, Robert farfouille avec ardeur dans le bric-à-brac de son commerce et brandit une plaque rouillée. Mais l'objet ne semble pas contenter Mahama, qui ressort aussitôt du conteneur. Robert se rassoit au milieu de sa marchandise constituée d'objets obsolètes. Des produits vieillots rangés pêle-mêle, que le quinquagénaire balaie du regard, pousse un soupir puis ferme les yeux.

Les pas d'un éventuel client le force à lever les paupières, mais c'est encore Mahama qui revient de chez la vendeuse d'à côté. Sa mine joviale suppose qu'il a finalement trouvé ce qu'il cherchait. La pluie a cessé de tomber, et le ciel se fait moins sombre, mais les clients n'affluent pas encore dans le conteneur rouillé de Robert. "Mama Annie" trouve pourtant son compte dans ce climat infructueux. Un large sourire éclaire son visage lorsqu'elle compte les billets de 10.000 francs Cfa que vient de lui remettre un client. "Il a acheté sept feuilles de tôles assez neuves, à raison de 4500 francs Cfa la pièce. S'il s'était rendu dans une quincaillerie, il aurait déboursé pas moins de 5500 francs chacune", explique-t-elle. Quelques minutes plus tard, c'est un jeune homme qui vient lui proposer une brouette usée. "Rien n'est assez vieux pour un ferrailleur", confie-t-elle, avant d'inspecter l'offre du gamin.
Après moult marchandages, les deux conviennent d'un prix d'achat. Deux billets de 1000 francs. Assez pour faire rayonner le visage du garçon. Lequel prend congé de son acquéreur, lui promettant de revenir très bientôt.

"Il va inspecter tous les coins et recoins de son quartier pour collecter le moindre objet en fer que les propriétaire ont laissé traîner ou jeter dans la poubelle", explique Mama Annie, visiblement attendrie par le ton volontaire du jeune marchand. Les ferrailleurs de la "Nouvelle route" Bessenguè sont, en effet, spécialisés dans la vente du vrac (tout objet essentiellement fabriqué à base du matériau ferrugineux) et ce qu'on appelle vulgairement le "mpos" (cuivre, inox et aluminium). Le va et vient des camions chargés de ferraille n'étonne visiblement plus les riverains. Un trafic intense qui se heurte pourtant à une route crevassée de toutes parts. Une situation que les camionneurs gèrent tant bien que mal, l'essentiel étant d'acheminer le contenu de leur véhicule vers les parcs de ferraille aménagés dans la région. Le quartier compte, en effet, une vingtaine de vastes cours ; et sur chacune d'elle, s'étalent des tas de débris insolites. Chaque parc comporte une sorte de "tour de contrôle" où se niche une équipe de surveillance. "Chaque parc a son propriétaire", confie Bonaventure. Des propriétaires, qui, pour la plupart, sont des Asiatiques, des Indiens précisément.

Koloko Levis
Réunis en consortium, ces grands acheteurs constituent les "gourous" de la ferraille à Douala. "Ce sont eux qui, sur la base des prix pratiqués sur le marché mondial, fixent le prix d'un kilogramme de ferraille au Cameroun", apprend-on. Ainsi, le kilogramme de ferraille vaut entre 125 et 200 francs Cfa, selon que les jours passent et que la demande est grande. Les acheteurs de ferraille ne se recrutent pas parmi les nationaux. "Et même pas dans l'unique fonderie que compte la ville de Douala", s'exclame Bonaventure. Le circuit de la ferraille aboutit principalement en Inde, au Pakistan, au Brésil, en France... D'importants acquéreurs qui, souvent, comptent sur l'ardeur des Tchadiens, des Camerounais, des Maliens et autres ressortissants de la sous-région, pour espérer acheter des tonnes de ferraille. De quoi susciter davantage d'engouement dans ce secteur d'activité, et booster l'élan des chercheurs de "fer rouge".

Du fait qu'elle abrite un port autonome, "La ville de Douala constitue la principale porte d'entrée et de sortie de la ferraille en Afrique centrale", explique Sosthène kwélé, vendeur de ferraille depuis 2003. Aux dires des vétérans du métier de ferrailleur, ce regain d'intérêt pour "le vrac" trouverait ses origines dans les années 1970, l'époque où feu Koloko Levis se faisait appeler le "roi de la ferraille". Certains témoins de l'histoire racontent que son domicile était devenu un véritable dépotoir de ferraille, faisant passer l'homme pour un fou. Malgré la mort de Koloko Levis, l'un de ses fils a pris le témoin. Le garage familial situé près de la station Texaco Ucb à Douala, témoigne encore de l'intérêt de la lignée pour le fer hors service. Depuis lors, tel un phénomène de société, des dépôts de ferraille se comptent par dizaines au kilomètre dans la cité économique, donnant lieu à une longue chaîne d'approvisionnement.

Recyclage
Aucun endroit n'échappe, de ce fait, à l'œil du ferrailleur. Petit ou grand, tous s'adonnent à la collecte de matériaux de fer hors usage. Des collectes individuelles, qui sont achetées par des particuliers. Ces derniers les achemineront vers des vendeurs agréés par la loi (qui ont le permis d'achat et de vente de la ferraille), À cette étape, les Maliens et quelques nationaux règneraient en maître. Cette tranche de "privilégiés" se charge ensuite de transporter les camions de ferraille auprès de grands revendeurs que sont les Asiatiques et quelques Occidentaux et Américains. Plus tard, La ferraille débouchera hors de l'Afrique et sera fondue dans des structures spécialisées à cet effet. Le produit de la fonte intéresse plusieurs usines, qui usent du fer pour confectionner leurs produits. A l'instar des concessionnaires automobiles, des usines de confection du fer à béton, des appareils électroménagers…
"Et ceci n'est qu'une infime partie des potentiels recycleurs de la ferraille", note Sosthène, en levant son index droit. "Si le Cameroun se dotait d'usines de fonderies, nous n'aurions pas à exporter toute cette ferraille", ajoute-t-il pour justifier son geste. "Malheureusement les entrepreneurs sont le plus souvent découragés par les taxes et toute la paperasse qui implique pareille envergure", conclue-t- il à tue-tête. En prélude en une sérieuse implication, l'Etat camerounais a songé à organiser l'activité de la ferraille.

Le ministre de l'Industrie, de Mines et du Développement technologique a arrêté depuis le 19 juillet 2008, des dispositions applicables à la collecte, au stockage et au transport de la ferraille et/ou des déchets métalliques. Entre autres détails, le ministre signifie que "la collecte, le stockage et le transport de la ferraille fait l'objet d'une autorisation préalable du ministre chargé de l'Industrie". Des mesures qui seraient difficilement applicables du fait de la conjoncture économique. C'est, en tout cas, l'avis de Gérard, administrateur dans un entrepôt d'objets métalliques au rond point 4ème où, au quotidien, des jeunes de 18 à 25 ans, se livrent au travail de décharge de camions et d'empotage (stockage de ferraille dans des conteneurs).
Le soleil est cuisant et l'air de l'après-midi est tiède. Ignorant l'insolence de la chaleur, un groupe de jeunes gens s'activent dans un entrepôt de ferraille près du manège du rond point 4ème. Tous, torse nu et les pieds maculés de boue, s'attèlent à décharger un camion qui vient de garer devant l'entrepôt, sous l'œil vigilant d'un contrôleur. A la fin de la journée, chacun récoltera un salaire journalier, qui varie entre 2000 et 4000 francs Cfa. Beaucoup mieux que certains fonctionnaires de la République ! Une modique somme qui leur permettra d'entamer "sereinement" la journée du lendemain.
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