Directeur de la Publication Alain Blaise Batongue
   

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LA LETTRE | 29 Dec 2008
Leçons de Guinée
Les ingrédients sont pratiquement les mêmes, entre les deux pays, qu'on n'a aucun mal à deviner des épilogues qui se ressemblent.
Par Alain B. Batongué*

Il ne faut, certes, pas pousser les traits : Paul Biya, le président de la République du Cameroun, a quand même plus de classe et n'est jamais allé, comme Lansana Conté de Guinée, sortir de la prison un de ses "amis" au motif qu'il n'est pas concerné par la lutte contre la corruption qu'il a lui-même engagée. Mais d'un autre côté, on notera que la société civile guinéenne, en coaction avec les syndicats, a démontré au début de l’année 2007, qu'elle constituait une force réelle qui pouvait faire tomber un gouvernement et infléchir les positions du président de la République, fut-il le tout-puissant Lansana Conté.
La Guinée, on en convient alors volontiers, c'est la Guinée. Mais ne faut-il pas se méfier des choses qui arrivent à la Guinée aujourd'hui ? Lansana Conté, au-delà de l'indécence qu'il y aurait pour un humain à se réjouir de la disparition d'un autre, n'avait manifestement plus rien de bon à apporter à son peuple. Sa magistrature suprême, grotesque, brutale et ubuesque, était devenue un supplice injuste et humiliant pour le vaillant peuple de Guinée. Sans applaudir sa mort, qui verserait des larmes sincères sur celui qui, après avoir essoré son peuple, avait décidé que ses obsèques seraient supportées par le Trésor public, c'est-à-dire par la sueur des contribuables guinéens ?

Nous ne pleurerons donc pas Lansana Conté autrement que comme un "vivant" qui (tré)passe. En revanche, il serait utile et bienvenu de capitaliser sur le seul véritable message qu'il puisse nous envoyer: celui de la signification de sa mort, et des bruits cahoteux qui l'ont accompagnée. Et le message est clair : l'inévitable déliquescence d'un pouvoir qui dure, qui ne vit que de durer, de s'imposer à son peuple par la force et la corruption, est un terreau au chaos, une proie pour les "aventuriers" en tenue et en armes, qui pourraient bien devenir les "sauveurs" de la République.
La cacophonie, qui s'est emparée de la Guinée moins de 5 heures après le décès du président Conté, est la plus grande insulte qui puisse lui être faite et qui illustre l'étendue de son échec. Que l'on n'attende même pas que le corps du chef se soit refroidi pour déjà se disputer son trône montre à quel point son entourage était, depuis longtemps, dans un légitimisme de façade.
Avis aux chefs entourés de courtisans. La leçon guinéenne est à la fois triste et implacable : personne n'est plus là avec vous quand la fin s'annonce inexorablement. Tous sont dans l'attitude du Machiavel des Discours, sur la Première Décade de Tite Live : "Il faut être assez loin du Prince pour ne pas être emporté par sa chute ; mais assez proche pour être à portée de profiter de ses débris."

Des Lansana Conté, il y en a beaucoup en Afrique. De vieux chefs d'Etat qui refusent d'assumer leur âge et qui n'ont pas, comme Alpha Oumar Konaré, Jerry Rawlings, John Kuofour et quelques rares autres, le courage de dire qu'ils n'affronteront pas les problèmes de leur temps et les problèmes du temps de leurs petits enfants. Plus on est âgé et usé par le pouvoir, plus on s'estime vigoureux et capable d'action. Alors on modifie (pour faire beau et ne pas dire "tripatouille") les Lois fondamentales bénéfiquement limitatrices de mandats présidentiels ; on s'impose à l'occasion de scrutins aussi fantaisistes que folkloriques. On règne avec des coteries toujours plus refermées, brutales et paranoïaques à mesure que la légitimité du pouvoir se fragilise. Même ceux qui sont chrétiens oublient, ostensiblement, l'enseignement du Psaumes 90, verset 10 : "Les jours de nos années s'élèvent à 70 ans.

Et, pour les plus robustes, à 80 ans." Leçon des choses, entre ces deux âges, un chef est pour son peuple un miracle quotidien. Qui doit donc en avoir conscience et s'assurer les meilleurs mécanismes de passation du pouvoir, pour le bien et la continuité du pays pour qui il dit avoir, en général, un grand dessein. Lansana Conté, c'était près d'un quart de siècle de pouvoir suprême. Beaucoup de temps, mais encore bien moins que plusieurs chefs d'Etat africains encore en poste. Une telle durée ne participe plus de la stabilité positive, mais de la fragilisation du système de gouvernance, articulé non pas sur des institutions garantes de l'avenir, mais sur l'allégeance à un individu distributeur de situations de rente. Cette durée n'est plus un ferment de progrès, mais le signe d'une décrépitude. Avoir le sens patriotique, aimer assez son peuple pour lui éviter le pire, c'est savoir passer la main à de nouveaux acteurs, à de nouvelles générations et à ne pas se prendre pour indispensable.

Le président guinéen a obstinément refusé d'admettre les évidences du bon sens. Et ce qui devait arriver… Du coup, au lieu de le pleurer, tout dans son entourage semble indiquer qu'il avait trop tardé à tirer sa révérence sur une scène de théâtre où il n'intéressait plus grand monde, en dehors des avantages de circonstance qu'il pouvait encore garantir à tel ou tel autre de ses affidés. Il a également démontré, avec sa mort, que les luttes de clans pouvaient n'avoir aucun effet dans la perspective du repas final, du grand partage dès lors que la jeune garde de l'armée, prenant ses responsabilités, ne fera pas de différences parmi tous ces gens qui, depuis de trop nombreuses années, ont entraîné le pays vers la ruine et la déliquescence. Il n'y a qu'à voir comment tous ceux qu'on présentait, en Guinée, chacun à son tour, comme les successeurs putatifs de Lansana Conté, sont allés ventre à terre et toute honte bue faire allégeance au capitaine Mousa Dadis Camara, pour comprendre ce qui pourrait se passer ailleurs…
Au fond, après tant d'années de gâchis, pourquoi (im)mobiliser le pays pendant 40 jours de deuil, au lieu de le (re)mettre immédiatement au travail ? La question paraîtra injuste et choquante pour un mort qui, malgré tout, a servi son pays et croyait sans doute bien faire jusqu'au bout. Mais comme toutes les autres interrogations et les leçons qu'elles charrient, elle a, aujourd'hui plus qu'hier, toute sa place. Et interpelle à plus d'humilité, plus d'humanité. Plus de citoyenneté. Pour le Cameroun de demain.
Peut-on raisonnablement en attendre les premiers signes dans le message à la nation du chef de l'Etat mercredi soir ?
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