Directeur de la Publication Alain Blaise Batongue
   

» Quotidienmutations
TRAJECTOIRE | 08 Oct 2008
Chinua Achebe : Le monde ne s'est pas effondré
Le célèbre écrivain nigérian a marqué l'histoire africaine à partir d'une œuvre qui fête cette année ses cinquante ans.
Parfait Tabapsi

Combien sont-ils en Afrique et dans le monde à avoir lu "Things Fall Apart" ou sa traduction française "Le monde s'effondre" ? Nombreux sans doute. Puisque l'auteur avouait encore récemment à nos confrères de Summit Magazine : "Je ne connais pas le nombre exact de traductions (on parle d'une cinquantaine). Je n'ai pas été bien traité par mes premiers éditeurs qui étaient britanniques, particulièrement après la disparition ou la retraite de ceux que j'ai connus." Mais tout laisse croire qu'ils sont nombreux, car cette œuvre qui fête ses cinquante ans a marqué plusieurs générations d'étudiants, d'écrivains ou de simples lecteurs en Afrique et au-delà.

A tel point d'ailleurs que dès le début de l'année en cours, des cérémonies ont essaimé dans les universités occidentales, notamment états-uniennes, pour redonner sa place à ce qui est devenu depuis de longues décades "un classique de la littérature en provenance d'Afrique". Le critique Tirthankar Chanda écrivait il n'y a pas longtemps dans les colonnes de l'hebdomadaire parisien Jeune Afrique que "Le Monde s'effondre, écrit à 25 ans, a été traduit en une cinquantaine de langues et s'est vendu à 12 millions d'exemplaires". Un parcours qui n'était pas donné au moment où le livre vint au monde. Car au commencement de cette aventure créatrice, rien ne laissait présager un tel succès. Voici la genèse vue par Chinua Achebe " himself ": "Au début, je ne connaissais pas grand-chose de l'écriture et de l'édition. Il n'y eût par conséquent pas de plan.

C'est juste arrivé. En y repensant aujourd'hui, je peux dire que c'est parce que l'histoire voulait tellement être racontée qu'elle m'a choisi à cet effet. Cela aurait pu être un autre que l'histoire aurait été peut-être différente, parce que chacun à un style propre". Ce qu'il ne dit pas, c'est que du temps où il achevait ses études secondaires quelques années seulement auparavant, ses camarades et même ses enseignants du Governement College d'Umuaha l'avaient affublé de l'appellation "Dictionnaire". Un surnom qui puisait sa source dans la connaissance de l'auteur, qu'il n'était pas encore, de l'anglais. Des connaissances qui allaient lui permettre d'obtenir assez rapidement son Bachelor of Arts, l'équivalent d'une maîtrise, à l'université d'Ibadan en 1953. Il a alors 23 ans!

Restituer l'histoire
L'histoire l'aurait donc choisi. Et quelle histoire ! Car trois ans seulement après ses études et un voyage en Afrique et aux Etats-Unis, il entame la rédaction de son chef d'œuvre. Une histoire qui vient prendre à contre-pied à ce qu'il considérait comme une description inexacte de la vie des africains par les européens. Au cours de sa scolarité et de ses études universitaires en effet, Achebe avait appris à apprécier la littérature anglaise, mais s'était aussi rendu compte que certains de ses livres dépeignaient les africains avec un racisme latent. Ce qui lui donna envie de faire un roman décrivant les africains comme il les connaissait. L'histoire sera donc centrée sur Okonkwo, lutteur traditionnel et homme ambitieux dont la vie est perturbée par la modification des structures traditionnelles de la vie au village suite aux contacts avec les européens. Achebe raconte les conséquences de la colonisation sur la vie d'un village africain, du point de vue d'un africain et décrit, sans l'idéaliser (certaines traditions pouvaient être cruelles), un monde qui se suffisait à lui même et qui a commencé à s'effondrer avec l'arrivée de la colonisation.

Dès le lendemain de sa parution, les exemplaires s'arrachent comme de petits pains et font du titre et assez rapidement une référence de la littérature tout court. Aussi bien que dès 1959, les premiers prix tombent. Le "Margaret Wong Memorial Prize" inaugurera donc d'autres. Et appellera des suites que le fils d'Isaiah Okafo et Janet Achebe mettra un point d'honneur à écrire. Paraîtront ainsi No Longer at Ease, Arrow of God ou The Man of The People. Sans compter de nombreux essais de même que des œuvres de poésie comme Soul Brother en 1971, Christmas in Biafra en 1973 ou des nouvelles.
Des œuvres qui seront loin de suivre leur devancière en terme d'aura. Un succès pour lequel l'écrivain camerounais Patrice Nganang, par ailleurs spécialiste de la littérature nigériane, explique comme au fondement de la tradition moderniste de la prose africaine : "l'évènement de ce 'premier roman africain', comme Things Fall Apart est appelé faussement, vient du fait d'abord de la position de ce livre en tant qu'institution littéraire. Et c'est-à-dire, parce que situé au commencement de la prose africaine, qu'il a portée sur ses épaules en sa manière, avec la légendaire 'African Writers Series' de Heinemann qu'il a introduit, et que les éditeurs français n'ont cessé d'imiter ('Encres noires' chez l'Harmattan ; 'Continents noirs' chez Gallimard, etc.) sans en jamais atteindre la dimension pragmatiquement éducative, en même temps qu'internationalement significative".

Institution littéraire
Il ajoute même plus loin que "Toute institution littéraire n'est importante pour l'écriture qu'à la force de la tradition dont elle porte la naissance. Ils sont très peu nombreux, vraiment, les prosateurs africains dont la plume ne s'est pas déliée au contact de la phrase transparente d'Achebe. Et cela veut dire que la naissance de l'écriture africaine aura eu lieu, soit parce que ces auteurs-là auront décidé de rester fidèles au chemin mimétique tracé par lui, même si en le poussant jusque dans ses insoupçonnables extrêmes, ou alors parce qu'ils auront choisi de se différencier de lui, par exemple en continuant plutôt la déconstruction de la langue et de la narration".

A l'heure donc où ce livre rentre dans sa cinquantième année, et que les célébrations se propagent, quelques énigmes qui auraient pu en rajouter à son aura persistent. C'est le cas par exemple du sort du manuscrit. L'auteur estimait récemment ne point savoir où il se trouve, se contentant juste de dire qu'il a été emprunté par un enseignant camerounais. Voici son commentaire à ce sujet : "Il est venu me voir parce qu'il écrivait un livre sur Yeats. Je dois dire que c'était un homme plaisant. Il m'a pris le manuscrit et s'est évaporé dans la nature. Bien que nous soyions tous les deux aux Etats-Unis, il allait mettre fin à nos correspondances auxquelles il ne répondait plus. Il devint donc clair pour moi qu'il ne voulait plus me le rendre". Sur l'identité de ce professeur, il restera silencieux. Tout juste apprendrons nous par son intervieweuse Joyce Ashuntantang que celui-ci est désormais sous terre et qu'il fallait avoir toutes les informations et les précautions d'usage pour pouvoir balancer à l'encan son identité.

Comme on peut se douter, l'écriture de Chinua Achebe est loin d'avoir emporté l'adhésion des critiques. D'aucuns lui reprochent cette relativité qui se manifeste dans son œuvre par une absence de manichéisme idéologique ou racial ; notamment pour ce qui est du traitement du Blanc qui ne serait pas assez fautif dans le sort des Noirs. Cette relativité se manifeste aussi, selon les mêmes contempteurs, par un recours constant à l'ironie. Ce que conteste par exemple le critique Alain Severac pour qui "les romans de Chinua Achebe sont rarement drôles. L'ironie y sert avant tout à dénoncer les prétentions humaines et celle des systèmes que les hommes ont élaboré et sur lesquels ils fondent leurs entreprises hégémoniques ou mégalomaniaques. Colonialisme et colonisateur sont aussi dérisoires et fragiles que les sociétés qu'ils ont tenté d'asservir." Indiquant au passage " qu'il n'y a pas un style Achebe".

Nigeria : The Beloved Country !
La réputation du célèbre écrivain pourrait laisser croire qu'il est adulé dans son pays. Il l'est effectivement, sauf que ses relations avec les autorités nigérianes sont au plus mal depuis longtemps. Après avoir en effet servi à la Nigerian Broadcasting Company à la fin de ses études où il a même occupé des fonctions de directeur des programmes ; après avoir enseigné à l'université fédérale au lendemain de la guerre civile, il est parti enseigner à travers le monde. Où il a reçu une trentaine de doctorats honoraires ainsi que des prix pour ses travaux. Au rang de ces derniers figure le fameux Man Booker international Prize reçu en 2007. De son pays, il disait récemment que "c'est un chez soi très frustrant et ennuyeux. Mon pays dispose de plusieurs possibilités, je veux parler du talent, qu'il s'entête à ne pas utiliser. Mais c'est mon pays, celui qui m'a vu naître !".

Plus loin, il ajoute : "j'ai longtemps espéré qu'un jour viendrait où quelqu'un pourrait comprendre la valeur de la position que nous avons hérité du fait de notre éducation ou de notre leadership pour l'utiliser et donner ainsi la joie et la prospérité à notre peuple". Un espoir vain au bout du compte. Sur l'idée d'un éventuel retour au bercail, il s'en remet à certaines conditions qui doivent être remplis. "Je ne demande pas grand-chose. Ce que j'aimerai voir c'est de pouvoir par exemple acheter un antibiotique en pharmacie sans problème. Ainsi, tous ces grands médecins que nous avons formés ne quitteraient plus le pays pour s'installer en Amérique ou en Angleterre".
Paralysé des membres inférieurs à la suite d'un accident de voiture survenu en 1990, Chinua Achebe vit donc aux États-Unis où il est professeur de littérature au Bard College de New York depuis sa chaise roulante. Il est aussi membre honoraire de l'académie américaine et de l'Institut des Arts et des Lettres et ambassadeur du Fonds des Nations Unies pour la Population (Fnuap).

L'éloignement de la terre natale, où il ne peut retourner et dans laquelle il a toujours puisé son inspiration, explique qu'il n'a guère publié de fiction depuis la parution de son dernier roman 'Les Termitières de la savane' il y a quelque vingt ans. Il n'a pas pour autant cessé d'écrire, comme le prouve la parution récente d'un recueil de ses poèmes en Angleterre. Il a également publié il y a quelques années, à l'occasion de ses 70 ans, une collection d'essais issus des discours prononcés à Harvard et intitulée Home and Exile ("Maison et exil"), dans laquelle il explore son étonnant parcours d'écrivain dans une société où la chose écrite n'a toujours pas le prestige de la littérature orale. Lui qui dit un jour " je serais plus que satisfait si mes romans pouvaient déjà montrer à mes lecteurs que leur passé - avec toutes ses imperfections - n'était pas une longue nuit de sauvagerie dont ils ont été délivré par les premiers européens agissant au nom de Dieu". Avec la gloire de 'Things Fall Apart', cet objectif a sans doute commencé à être atteint. Même s'il continue de penser que "ce que la colonisation nous fait c'est qu'elle a enlevé le pouvoir des mains des anciens et l'a passé à ceux des enfants pour la simple raison qu'ils étaient allés à l'école".

Repères
16 novembre 1930: naissance à Ogidi
1958 : Things Fall Apart
1959: Margaret Wrong Memorial Prize
1960: No Longer at Ease
1964: Arrow of God
1966: A Man of the People
1972: Commonwealth Poetry Prize
1979: Nigerian National Merit Award
2000:Home & Exile
Réagir à l'article

   
Content Management Powered by CuteNews

 

ARCHIVES