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» Quotidienmutations
TRAJECTOIRE | 23 Jan 2007
Disparition : L’amoureux de Dieu est mort
L’abbé Pierre, personnalité la plus aimée des Français pour son engagement social, est décédé à 94 ans. Jean Baptiste Ketchateng
De toutes les provinces de France, jusqu’en Suisse, hier, lundi 22 janvier, s’élevait un concert de louanges à l’endroit d’un religieux, un prêtre de l’Eglise catholique, comme il y en a des milliers dans le monde. Après le décès lundi de l'abbé Pierre, défenseur des sans-abri et fondateur du mouvement Emmaüs, Jacques Chirac s'est dit "bouleversé". "Avec la disparition de l'abbé Pierre, c'est la France entière qui est touchée au cœur. Elle perd une immense figure, une conscience, une incarnation de la bonté ", a déploré le chef de l’Etat français dans un communiqué.
Le Premier ministre, Dominique de Villepin, a quant à lui rendu hommage à "une force d'indignation capable de faire bouger les cœurs et les consciences". Tandis que le ministre de l’Emploi, Jean-Louis Borloo, déclarait que la loi instaurant un droit opposable au logement, qui sera examinée le 30 janvier au Sénat, doit être baptisée du nom de l'abbé Pierre. Pour l'ancien ministre socialiste et fondateur de Médecins sans frontières, Bernard Kouchner, le prêtre à la barbe blanche, éternellement vêtue d’une soutane avait "inventé la loi du tapage" pour ne pas fermer les yeux devant la misère et "faire avancer la cause des déshérités ".
L’homme qui rassemble ainsi les politiques français de tous bords s’appelle en réalité Henri Grouès. Durant la Grande guerre, sous le nom de code… Pierre, il s'est engagé dans la résistance à l’envahisseur allemand et aide des juifs à se cacher ou à fuir vers la Suisse. Recherché par la Gestapo, parce qu’il a créé des maquis, il prend le chemin de l’exil et se retrouve à Alger où il rencontre le général De Gaulle en 1943. La guerre terminée, il est élu député de Meurthe-et-Moselle de 1945 à 1951. Mais c’est en 1949, que sa vocation d’"assistant social" d’un genre particulier prend forme à travers la fondation d’Emmaüs, une communauté de chiffonniers qui construit des logements provisoires pour les sans-logis.
Durant le rigoureux hiver 1954, l'abbé Pierre lance un appel qui restera célèbre dans la conscience collective française à l’image de l’Appel du général De Gaulle à Londres en faveur d’une réaction des Français de l’empire colonial après la capitulation de la France pétainiste. "Chaque nuit, ils sont plus de 2.000, recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d'un presque nu", se plaint-t-il alors sur les ondes de Radio-Luxembourg, qui deviendra Rtl. "Il faut que ce soir même, dans toutes les villes de France, dans chaque quartier de Paris, des pancartes s'accrochent sous une lumière dans la nuit, à la porte de lieux où il y ait couvertures, paille, soupe et où on lise sous ce titre, 'Centre fraternel de dépannage', ces simples mots : toi qui souffre, qui que tu sois, entre, dors, mange, reprends espoir, ici on t'aime", supplie encore le prêtre.
Riche Au Parlement qu’il avait quitté quelques années plus tôt, les députés et les sénateurs écoutent également son message de solidarité en faveur des plus humbles et des défavorisés. L’abbé Pierre, plus tard, décide de lancer un programme de 12000 logements d'urgence construits avec des matériaux de récupération. C’est le départ d’une grande carrière "d’entrepreneur social" dont l’image, celle d’un prêtre vêtu d’une soutane noire s’activant entre les tentes des pauvres gens, s’installera durablement dans le cœur des Français. Il s’agit pourtant d’une vocation qui ne surprend pas ses sept frères car pour cet enfant né au sein d'une famille aisée, c’est à quinze ans que s’est fait ressentir en son for intérieur "un appel indescriptible" qui le poussa à entrer en 1930 dans un couvent des capucins où il reçoit le nom de frère Philippe. . Il renonce cette année-là à sa part du riche héritage familial (son père était négociant en textile), et donne tout ce qu’il possède à des œuvres caritatives. Ordonné prêtre en 1938, il est nommé vicaire à la cathédrale de Grenoble.
Après l’hiver 1954, les dons en faveur d’Emmaüs affluent. L'association s'internationalise et voit se créer de nombreuses communautés dans près de quarante pays. En 1988, il crée la "Fondation de l'abbé Pierre" pour le logement des défavorisés. Son combat permettra l'adoption d'une loi interdisant l'expulsion de locataires pendant la période hivernale. Pourtant, le 1er février 2004, cinquante ans après son appel pour "l'insurrection de la bonté", il renouvelle son interpellation à l’endroit de ses concitoyens. Avec Emmaüs, il s’engage pour un nouveau "Manifeste contre la pauvreté" dans une France où il y a cinq millions d'exclus, dont… un million d'enfants. Cette constance dans l’engagement, a fait de l’abbé Pierre une icône dans l’opinion française. Longtemps, il demeure la personnalité préférée des Français, jusqu'à ce qu'il demande à ne plus figurer dans les enquêtes de popularité.
Mais c’est aussi son franc-parler qui diffère grandement du "langage policé des autorités catholiques", qui semble ravir les Français qui lui pardonnent tout. Avoue-t-il avoir lui aussi succomber aux plaisirs de la chair, en pleine polémique sur le célibat des prêtres, sa cote de popularité grimpe. Dans une autre mauvaise posture, l’abbé s’en tire fort bien. " Sans doute imprudemment, l'abbé Pierre qui ne connaît le livre [Les mythes fondateurs de la politique israélienne] que par ouï-dire, apporte son soutien à son ami Roger Garaudy [l’auteur]. Dans Josué, un des livres de la Bible, il pense voir dans le massacre du peuple de Canaan par les Hébreux, le même geste génocide que celui de la fondation d'Israël envers les Palestiniens. Il pense que les Juifs ont rompu l'Alliance conclue avec Dieu et s'en prend à la politique d'Israël ", lit-on par exemple sur le site athéisme.fr.
Blasphèmes A la suite de cette déclaration, l'abbé Pierre est "victime d'un véritable lynchage médiatique". Après son exclusion de la Ligue Internationale Contre le Racisme et l'Antisémitisme (Licra), organisation où il siégeait au comité d'honneur, l'archevêque de Paris, le Cardinal Lustiger, lui demande de se retirer de la vie médiatique. "Le fondateur d'Emmaüs apprend à ses dépens combien est floue la frontière entre antisémitisme, antijudaïsme et critique de la politique d'Israël ",estime la même source. Après quelques hésitations, l'abbé des pauvres retire ses propos dans une courte déclaration au quotidien "La Croix". Pour lui, "Dieu seul [est] juge des intentions de chacun". Dans le public cependant, bien que la consternation marque certains, l’on le remercie, comme le rapporte Libération, "d’avoir eu le courage de remettre en cause un tabou". "Les blasphèmes qui montent en multitude de la terre ne sont pas lancés contre Dieu vrai, contre Dieu Amour. Ils sont lancés à la face des faux dieux, façonnés par les égoïsmes, les hypocrisies, les intérêts politiques. Le seul blasphème, c'est le blasphème contre l'amour ", pensait encore le vieux prêtre qui dans son recueil de méditation, "Mon Dieu... pourquoi?" (Plon, 2005), affichait des positions relatives au célibat des prêtres, à l'ordination des femmes et à l'homosexualité, à l'opposé de celles du pape Benoît XVI.
Confiné à une retraite par le poids de l’âge et la maladie, l’abbé Pierre passait désormais un mois sur deux dans la solitude et la prière dans un couvent de capucins en Normandie. Hospitalisé le 14 janvier dernier pour une bronchite qui allait dégénérer en une infection pulmonaire (qui aurait entraîné son décès), le célèbre religieux meurt au moment où la question du logement agite à nouveau irruption la France confrontée à une hausse continue des loyers et à une croissance subséquente du nombre des sans-abri. " Le meilleur hommage qu'on pourra rendre à l'abbé Pierre, c'est de continuer ", a d’ailleurs déclaré lors d'une conférence de presse le président d'Emmaüs France, Martin Hirsch.
L'association des Enfants de Don Quichotte, qui s’est engagée comme Emmaüs en faveur des sans-logis, déclare également qu’ "il y a urgence à donner raison à l'abbé Pierre". Les Enfants de Don Quichotte ont exigé dans un communiqué "l'application immédiate des promesses faites le 8 janvier par le gouvernement, dont l'ouverture de 27.000 places d'hébergement". La dépouille de l'abbé Pierre qui sera exposée à partir de demain dans la chapelle de l'hôpital du Val de Grâce sera mise en terre "dans la plus stricte intimité" à Esteville, en Seine Maritime, où le mouvement Emmaüs possède une "halte". Mais, annonce-t-on par ailleurs au sein de l’association, il est possible qu’une messe soit dite à Notre-Dame-de-Paris, haut lieu du catholicisme français.
Repères - 5 Août 1912 : naissance à Lyon - 1931 : profession de foi chez les capucins Décembre 1939, mobilisé comme sous-officier - 1945-1951 : député à l’Assemblée nationale française - 1949: fondation d’Emmaüs - 22 février 2007 : mort à Paris
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