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TRAJECTOIRE | 02 Mar 2007
Justin Ndioro : Sur les traces du Juste
Un homme brillant, mais surtout marginal par son comportement social.
Xavier Messè

Jean Roger Mamiah raconte cette anecdote: "Nous sommes au début des années 1960 au Collège Libamba à Makak. Le professeur demande aux élèves de s’aligner pour entrer en classe. Justin Ndioro choisi cet instant précis pour s’extraire des rangs. Sous la véranda du bâtiment non loin de là, il attrape le poteau, balance , ses jambes l’une après l’autre. il n’avait pas envie de s’aligner. il attirait ainsi l’attention du professeur et celle de ses camarades sur lui jusqu’à ce qu’il soit sommé de rentrer dans les rangs"
Selon Jean Roger Mamiah, Justin Ndioro reprendra souvent des gestes particuliers de cette nature pour éviter de faire comme les autres. En psychologie, on explique ces genres de comportements comme propres aux sujets brillants, aux génies qui ont tendance à se faire distinguer en se marginalisant, sans aucune intention de nuire aux autres. On comprendra pourquoi Justin Ndioro, toute sa vie, aura vécu en homme marginal. Marginal par son comportement social, marginal de par le génie dont il était l’incarnation ; marginal par les précautions qu’il prenait pour ne pas verser dans les indélicatesses devenues grégaires dans notre société sans souci moral.

Der Geist
Au lycée de Manengouba à Nkongsamba où il va poursuivre ses études jusqu’à l’obtention du baccalauréat en mathématiques élémentaires, la cérémonie de remise des prix aux élèves les plus méritants faisait partie d’un rituel auquel on ne dérogeait pas. C’était des moments attendus autant par les élèves que par les parents soucieux d’apprécier les efforts fournis par leurs progénitures. A chaque édition de remise des prix, le nom de Justin Ndioro était devenu une litanie : lorsque le proviseur annonçait un prix d’excellence, il observait une petite pause, levait la tête vers l’assistance qui reprenait en chœur "Justin Ndioro" Les mêmes gestes se reprenaient en physique, en chimie, en français, en allemand au point de devenir un refrain. Justin Ndioro occupera ainsi l’excellence durant tout son séjour au pied du mont Manengouba.
Joseph Batchakoui Yomi, cadre hôtelier se rappelle de l’arrivée de Justin Ndioro au lycée de Manengouba en 1962 : "il était le meilleur dans toutes les matières à l’exception du sport. Nous l’avions surnommé "Der Geist" qui signifie en allemand "le génie" Selon d’autres élèves de sa promotion, cette appellation faisait plaisir au Pr. Dippold (Allemand) qui avait fait de Ndioro son ami.

Dans cette promotion, François Elenda, aujourd’hui cadre à la Snec avait des velléités de rivalités avec Justin Ndioro. A la fin, il s’était résolu à reconnaître que Ndioro était un être exceptionnel, surdoué au coefficient intellectuel bien au-dessus de la norme. Joseph Batchakoui Yomi révèle : "Justin avait une facilité d’assimilation qui surprenait tout le monde. Il était aussi d’une grande générosité intellectuelle qui faisait que, ses notes de classes et ses cahiers qu’il mettait à notre disposition étaient devenus pour nous les corrigés dont tout le monde se servait… Il était devenu également une locomotive qui tirait toute la promotion vers le haut ; conséquence, en 1967, le résultat obtenu au premier bac (probatoire) était exceptionnel au lycée de Manengouba. C’était l’œuvre de Justin Ndioro".
Justin Ndioro avait parfois les allures d’un homme distrait. En classe de seconde en 1964, une Française professeur d’histoire dispense son cours. Elle constate toute contrariée que Justin lisait une brochure de bandes dessinées sous la table. Elle le surprend et l’invite à répéter ce qu’elle venait de dire. Justin Ndioro exposa tout le cours en évoquant même les aspects éludés par le professeur: "Je voulais m’assurer que ce que j’ai étudié était conforme à vos explications. Vous me confortez", s’explique Ndioro. Pour toute réaction, le professeur lui dit: "allez vous asseoir. On ne punit pas les génies".

Lorsque plus tard cette promotion se désagrège chacun évoluant dans sa filière, certains vont continuer de reconnaître que Justin Ndioro avait insufflé en eux l’esprit du travail bien fait et le goût d’aller le plus loin possible. Justin Ndioro n’aura pas été un homme associable ; il ne fut pas très sociable non plus.
La méticulosité, la pondération qui le caractérisent ne datent pas du temps seulement où il entrait dans la vie active au sommet. Ce sont des marques qui l’auront accompagné tout au long de sa vie. Il passe toute sa jeunesse d’abord à Metet, un village du département du Nyong et So’o, ensuite à Donenkeng, proche de Bafia.
Au milieu des années 1950 au moment où Samuel Yombo à Itori son père est envoyé servir à l’hôpital de l’Eglise presbytérienne camerounaise comme infirmier sorti de l’école du Dr Jamot, cette bourgade ne devint célèbre que par son hôpital dit "américain" qui accueillait les Camerounais des quatre coins du pays. Paradoxalement, l’objet de discernement dans cette localité n’était ni la langue, ni la tribu, mais la religion. Il y avait une école pour les Catholiques à Obout et une autre pour les Protestants à Metet distancée de 3 km l’une de l’autre. Les élèves observaient scrupuleusement les consignes des enseignements religieux : on ne se fréquente pas, on ne joue que par affinité confessionnelle. Dans le cas contraire, il n’y a pas d’hostilité. Cette discrimination ne gênait pas Justin Ndioro ; elle le renforçait plutôt dans sa cellule familiale pendant que ses petits et grands frères se déployaient dans de nombreuses activités sportives.

Donenkeng a beaucoup de similitudes avec Metet. Là-bas comme ici, l’Eglise presbytérienne camerounaise et son école sont des points de convergence de plusieurs tribus. Yombo le père de Ndioro y sera également appelé affcté. Donenkeng n’est pas un village à proprement parler. C’est un quartier du village Issen devenu célèbre en raison de ses infrastructures sociales. Le championnat cantonal des vacances qui aurait pu réunir 9 villages de ce groupement, en comptait 10 parce que Donenkeng tenait à marquer sa différence et sa présence. La famille Yombo alignait régulièrement 3 de ses enfants dans "Santos", l’équipe de Donenkeng. Il s’agissait de René Bitob artiste de terrain et organisateur de jeu, Bernard Mounang incisif et Justin Ndioro qui s’adaptait à tous les compartiments sans jamais disputer intégralement une rencontre : la raison est que, au premier choc, à la moindre saleté, Justin quittera le terrain, pour lire un livre qu’il aura pris le soin d’enfouir au fond de son sac de sport. Les commentaires ou les querelles après match ne l’intéresseront jamais.

Prépa
Durant le séjour de Yombo à Metet, il se racontait que cette famille faisait partie des Elende. Il s’agit d’une tribu beti peu homogène, mais disséminée dans le Nyong et So’o, l’Océan, le Nyong –et-Mfoumou, le Mfoundi et très probablement dans les départements du Mbam et Inoubou et du Mbam et Kim. Comment les Elende avaient-ils découvert que la famille Yombo, au fin fond du village Kiiki, faisait partie des leurs ? Comment Yombo à Itori, de la lignée des Bèké partagée entre les Yambassa et les Bekpwak (Bafiais) avait-il découvert sa proximité parentale avec les Elende ? Nul ne saurait répondre clairement à ces questions. Toujours est il que Justin Ndioro avait pris au sérieux ses accointances familiales avec les Elende. Il faisait donc partie de leur association au sein de laquelle Frédéric Foé Oloa, chef du village Ekombitié, dans l’arrondissement de Mfou, département de la Mefou et Afamba, est grand notable. Justin Ndioro, selon Frédéric Foé Oloa, était un membre actif de leur association. Il contribuait comme tous les Elende au sein de leur association à retrouver leurs traces ancestrales et à renforcer leurs liens de fraternité et de solidarité. Cette implication de Justin Ndioro dans les activités de cette nature surprenait toux ceux qui connaissaient l’individu dans son volet social.

Au terme de son année préparatoire à Poitiers en vue d’entrer dans une grande école française, Justin Ndioro est admis à la fois à Polytechnique et à Centrale au cours de la même année. Il doit choisir. Ceux qui l’approchaient ont des avis partagés. Pour certains, Polytechnique a une vocation militaire très affichée, le contraire de Centrale qui fabrique surtout des ingénieurs. Justin Ndioro se résout à devenir ingénieur électromécanicien.
Ses études vont durer 3 ans. Le temps qu’il faut pour côtoyer les futurs grands patrons français, et rencontrer le gotha politique de l’Hexagone. Ces moments permettront aussi à Ndioro de faire la connaissance d’un certain Jean Gandois, ingénieur passé par l’Ecole supérieure d’électricité. Jean Gandois devenu président du Conseil national du patronat français (Cnpf) sera invité au Cameroun par Justin Ndioro pour une série de conférences à Douala et à Yaoundé en 1987.

L’accès à ces conférences n’était pas acquis au premier venu. Tellement la dimension du conférencier était imposante.
Tout au long de sa formation, Justin Ndioro partageait la résidence des Citeaux avec ses amis Centraliens. Mais les week-ends, il se retrouvait parmi les siens à rue de Montreuil, dans le 11ème arrondissement de Paris. C’était le moment où, Didier Bilong, Christian Iroumé, Esther Dang, André Yakan, Charles Dookoh, Iroko à Beeke, tous amis ou parents à Justin Ndioro rivalisaient d’adresse. Chacun voulant offrir sa meilleure recette culinaire. Aux dires de certains, Justin n’était pas le meilleur cordon bleu du groupe, mais il connaissait toutes les compositions culinaires par cœur sans la moindre pratique pour faire la meilleure sauce.

Entre ceux de cette bande du week-end qui se livraient aux jeux du hasard et ceux qui parcouraient les terrains de foot, Justin avait choisi une autre distraction : la musique ou la lecture assidue de l’hebdomadaire français "Le Canard enchaîné". Ce journal ne le quittera plus jamais toute sa vie. "La Mare aux canards", cette rubrique des potins du Canard révèle les faits croustillants des hommes politiques et économiques de France.
Une anecdote qui n’a jamais été démentie raconte qu’en 1991, lorsque Justin Ndioro quitte le groupe Pechiney représenté au Cameroun par Alucam dont il était le directeur général pour entrer au gouvernement en qualité de ministre des Finances, son père vient le féliciter. Il lui dit, "Mon fils, permets- moi de te poser deux questions. La première, il semble que les ministres de Paul Biya ne mettent pas long au gouvernement. Que deviendras-tu si tu n’es plus ministre?" Réponse : "Je ne cherche pas de travail, c’est le travail qui me cherche" Deuxième question "Il semble que ton salaire à Alucam était supérieur à celui d’un membre du gouvernement. Comment comptes tu compenser ton manque à gagner?" Réponse : "Le président de la République ne m’a pas nommé ministre pour m’enrichir, mais pour chercher à enrichir le Cameroun"

Yombo à Itori satisfait de ces réponses, prend congé de son fils et s’en retourna à Kiiki. Justin Ndioro prend la tête des Finances au moment où le Cameroun est en crise économique. Les sollicitations de ses proches pleuvent de partout. Tantôt pour un emploi, tantôt pour régler une facture. Ndioro répondait invariablement à toutes ces doléances "Je prends les finances quand les sources ont tari. Je paie dans la légalité et difficilement". C’est également à cette période qu’il se retrouve en face d’un dossier complexe, difficile techniquement et politiquement : celui de Ibac (International Banque of Africa Cameroon). Le promoteur de cette banque est James Onobiono, Mbamois né à Metet où Ndioro a vécu. Cette banque remplissant les conditionnalités de la restructuration ne sera pas sauvée. La décision était-elle politique ou technique ? Cette affaire non éludée aura perturbé pendant longtemps Justin Ndioro…

Plaisanteur au style "british", Justin Ndioro savait raconter sans rire, mais en faisant rire. Il avait l’art de la formule, le sens de la répartie, l’humeur constante mais dissimulée. Il était cordial à dessein. Il était au faite de tout ce qui se passait dans le domaine des Ntic. Même quand il prenait son avion vivant pour la dernière fois pour se faire traiter en France avant de revenir mort le 28 janvier, le seul objet dont il ne se séparait pas, était son ordinateur portable. Il était codé. A-t-il seulement communiqué son code à quelqu’un ? Cela permettrait, peut-être, d’en savoir davantage sur le Juste.

Repères
Né le 05 janvier 1949 à Kiiki (Bafia)
- 1967: Bachelier
- 1972: Diplômé de Centrale (Paris)
- 1972: Ingénieur en chef à Matgénie
- 1974: Directeur général adjoint de la Sonel
- 1986: Directeur général de Alucam
- 1991: Ministre des Finances
- 1993: Conseiller spécial du chef de l’Etat
- 1994: Ministre de l’Economie et des Finances
- 1996: Ministre du Développement industriel et commercial
- 1997: Ministre des Investissements Publics et de la Planification
- Depuis 2002: ministre chargé des missions à la Présidence de la République
- Marié, père de 3 enfants
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