Directeur de la Publication Haman Mana
   

» Quotidienmutations
RUPTURES | 29 Dec 2006
Kange Ewanè : Un vrai Africain ne se fait pas incinérer
Un Africain qui demande à se faire incinérer après sa mort, ce n’est pas courant. Mais si déjà un seul le fait, il perturbe sa société d’origine. Il rompt l’unité de vie, qui, selon Fabien Kange Ewanè, est " totale entre l’homme et tout ce qui l’entoure, tout ce qui est de l’ordre végétal, animal, minéral et astral " dans les sociétés africaines.
Entretien mené par Claude-B Kinguè

Certes, reconnaît cet enseignant d’histoire aujourd’hui à la retraite, le feu a parfois servi pour les besoins religieux : consumer des bêtes qu’on donne en offrande à une divinité, par exemple. Mais il s’agit là de la crémation et non de l’incinération. Les Grecs, croit-il, n’ont d’ailleurs initié cette pratique que pour transporter facilement les restes de leurs soldats tués dans des campagnes hors de leur pays.

Certes, pour faire sortir la divinité qui logeait dans toute personne vivante, les Romains, héritiers des Grecs, brûlaient les corps. Mais non seulement la pratique ne s’étendit pas au-delà de Rome, elle tomba en désuétude en même temps que s’écroulait l’empire romain. Les descendants des César et autres Titus se remirent à inhumer les corps comme partout ailleurs. Surtout que l’imagerie de la religion désormais triomphante sur leurs terres, le christianisme, associait plutôt le feu à l’enfer.
D’où viendrait-il donc qu’un Africain lui trouve aujourd’hui quelque utilité. Par simple ignorance de " sa source ", se désole Kange Ewanè.


Lorsqu’une personne se fait incinérer, s’agit-il pour elle d’accélérer son retour à la poussière ou de ne pas laisser de traces de sa mort ?
On ne peut rien affirmer tout de go. L’incinération peut, en effet, être liée à diverses considérations. Mais déjà, il faut la distinguer de la crémation, même si elles ont des éléments communs.

Qu’est-ce qui les différencie ?
La crémation, mot qui vient du latin cremare, consiste à détruire par le feu, à le faire délibérément. On peut ainsi brûler des villes, des êtres humains, des animaux, des vivants ou des morts. S’agissant des hommes ou des animaux, ce sont les parties charnues du corps qu’on brûle.

Pourquoi ?
La destruction par le feu d’une ville, d’un animal ou d’un homme, vivant ou mort, peut se faire pour des raisons de guerre, des raisons magiques ou par révérence à une cause supérieure. L’histoire nous donne des exemples où, par vengeance, une armée incendie une ville. On a ainsi parlé de Jérusalem. On peut, de même, mettre le feu sur un mort pour le supplicier, pour le punir. Dans le temps, les gens mettaient également le feu sur un mort pour effacer l’aspect horrible qu’on avait de lui. Le cas le plus fréquent est celui des êtres vivants qu’on brûle, car jugés pas normaux, comme c’était souvent le cas au Moyen âge en Europe.

Et la crémation comme acte de soumission ?
C’est par exemple le cas d’Isaac dans la Bible. Plus près de nous, c’est aussi le cas de la plupart des rituels, qui comportent l’immolation et la crémation d’un animal.

Le feu qui élève les offrandes… cela confère à la crémation une certaine fonction religieuse, non ?
Si, mais avec des objectifs divers. Dans la Bible, il y a l’exemple de Tamar. Ici, la crémation a une portée punitive. Tamar est une jeune fille qui est sortie avec un homme et en est tombée enceinte. Quand son père l’a appris, il a demandé qu’on la sorte de la ville et qu’on la brûle, car elle avait enfreint la loi. En Afrique, la crémation a parfois pour objectif d’exorciser, de purifier, de conjurer le sort. Ainsi, si vous retrouvez un serpent ou un scorpion à un endroit où, normalement, il ne devait pas être, on vous demande de le tuer et de le brûler, question d’éloigner le mauvais sort dont il serait porteur.

Qu’en est-il de l’incinération ?
Incinerare, en latin, signifie réduire en poussière, en cendre (in-cinis). L’incinération consiste donc à réduire en poussière. Il s’agit d’une totale consumation de la chair et surtout des os, qu’on réduit en cendres. Au départ, il s’agit du même acte que la crémation, mais à l’arrivée, elles divergent.

Comment ?
Par le résultat que nous venons d’évoquer, mais aussi et surtout par rapport à l’inhumation. L’incinération et l’inhumation ont en effet une relation étroite avec la question qui préoccupe l’humanité et qui concerne les relations qui doivent exister entre les vivants et les défunts. Je dis bien que c’est une question de l’humanité et pas exclusivement de l’Afrique. L’inhumation s’intéresse à l’ensemble du corps, c’est-à-dire, aussi bien à la partie charnue qu’aux os. Pour les sociétés qui inhument, la personnalité d’un homme, c’est à la fois la chair et les os. Par contre, pour ceux qui incinèrent, la partie essentielle est dans les os. Par conséquent, si on veut rester en contact avec une personne décédée, ses os peuvent suffire.

Inhumation ou incinération d’un corps, cela ne poserait donc pas de problème à la gestion du souvenir d’un défunt ?
Non.

Peut-on également le dire du culte aux ancêtres, là où il est pratiqué?
On peut rendre un culte à un défunt tant devant une tombe que devant un bocal contenant ses cendres. La différence se situerait au niveau des offrandes. Ceux qui inhument les corps pourront faire des offrandes matérielles (nourriture, vin, etc.) au défunt, pour maintenir sa vitalité, parce que sa totalité en a besoin. Par contre, ceux qui incinèrent le corps ne sentent pas le besoin d’offrir au défunt les biens matériels dont il aurait eu besoin de son vivant.

Reste qu’avec un culte comme celui des crânes, l’incinération pose un problème qui touche à la pratique même du culte…
Sans doute.

Du point de vue de l’histoire, entre l’incinération et l’inhumation, quelle est la pratique qui a précédé l’autre ?
Depuis le début de l’humanité, c’est l’inhumation qui était pratiquée. En Egypte ancienne, en Babylone, c’est elle qui prévalait pour permettre de garder un contact avec le défunt.

Quand aurait apparu l’incinération?
Je suis tenté de croire que les Grecs auraient été les premiers à s’engager dans la voie de l’incinération. Cela pour ne pas se retrouver chargés de corps lors de leurs campagnes, comme c’était essentiellement un peuple de guerriers, en perpétuel déplacement. Quiconque connaît le périple d’Alexandre Le Grand depuis la Macédoine jusqu’en Inde, en passant par la Palestine et l’Egypte, toute la région de la Babylonie, doit pouvoir se rendre compte que les Grecs ne pouvaient pas promener leurs morts partout pour les inhumer à la fin d’une campagne chez eux. Dans ce contexte, on pourrait comprendre la pratique de la réduction des corps en cendres, cendres mises ensuite dans des pots faciles à transporter à dos de cheval ou de tout autre animal de guerre.
D’ailleurs, quand Alexandre lui-même est mort dans une ville de l’Inde, on a juste eu le temps de ramener son corps en Egypte et de l’y enterrer. Sous réserve d’avoir d’autres éléments à ce sujet, voilà l’hypothèse que je peux faire sur l’origine historique de l’incinération.

On retrouvera cependant la pratique ailleurs…
De par l’histoire, on sait que l’empire hellénistique a passé le flambeau à l’empire romain. On comprend donc que cette pratique ait été conservée à Rome. Rome est, d’après les recherches, la seule ville où cette pratique a été introduite, et de préférence à l’inhumation.

A quoi tiendrait cette préférence ?
Je crois que la raison pourrait être théologique (théologie entendue comme tout discours ou regard sur Dieu). Les Romains, un peuple juridique, ont trouvé la possibilité de distinguer, dans de la divinité en gros, un ordre hiérarchique. Il y a ainsi des dieux dont la puissance est limitée à certains objets particuliers de la nature (numina). Le numen d’un arbre par exemple ne donne que des fruits. A côté de ces dieux-là, il y en a d’autres (praecipuae) dont la capacité d’action a des amplitudes plus grandes. Exemple, le tonnerre (que déclenche Jupiter, notamment).

De là à incinérer les corps…
C’est que, dans un tel contexte, si nous devons rechercher la relation avec les morts, on ne peut pas, a priori, savoir qui est dans une personne : est-ce un dieu de la première catégorie ou de la seconde ? On brûle donc le corps de la personne décédée pour en faire sortir le dieu qui y logeait. Et qu’il soit un numen ou autre chose, c’est tant mieux ! Pour rendre un culte aux morts, les Romains avaient donc une période où ils " ouvraient la porte de la terre " et les défunts pouvaient sortir, agir dans le peuple et rentrer à l’intérieur de la terre, que l’on refermait avec une pierre.

Cette pratique n’est pas passée dans la civilisation occidentale, héritière de Rome. En retrouve-t-on quelque trace dans la Bible ?
J’ai trouvé un passage, et un seul, dans l’Ancien Testament (Samuel, 1er livre, chapitre 31, verset 12 à13). De quoi s’agit-il ? Saul, le roi des juifs, était en guerre contre les Philistins, qui ont fini par l’encercler. Il demande à son garde du corps de le tuer, afin qu’il ne tombe pas entre les mains de l’ennemi. Le garde du corps refuse et Saul plante lui-même son épée dans son corps. Les Philistins abandonnent son corps sur place, mais quand la nouvelle est parvenue aux Israéliens, ils se sont empressés de le brûler et ont mis les cendres dans un pot pour aller les inhumer.

Qu’en est-il de l’Afrique ?
L’Afrique n’a pas de tradition de l’incinération des corps. Il n’y a pas un arbre de nos villages qui soit neutre. Il y a une unité de vie totale entre l’homme et tout ce qui l’entoure, tout ce qui existe dans l’ordre végétal, animal, minéral et astral. Aucun oiseau, par exemple, n’est étranger à la vie d’un homme.
Je me rappelle ma tendre enfance, quand j’accompagnais mon père couper des régimes de noix de palme. Il m’expliquait la relation entre l’homme et telle ou telle herbe. Imaginez celle entre un homme et un autre homme ! Dans cette unité de vie totale, il est totalement impensable qu’on procède à l’incinération d’un corps. Seule l’inhumation est concevable pour les vrais Africains. Ces Africains-là ne sont jamais seuls. D’ailleurs, un Blanc, Dominique Zahan, a écrit que l’homme est un microcosme auxquels aboutissent, invisibles, les multiples fils que les êtres et les choses tissent entre eux. Dans cette conception, il n’est pas question de brûler un mort, puisque, pour nous, les morts ne sont pas morts.
Ici ou là, pourtant, on entend aujourd’hui qu’un Africain a demandé à se faire incinérer.
Cela tient d’une totale ignorance, qui provient de leur refus de connaître et de comprendre leur propre source. Et comme l’ignorance est un vide et que la nature a horreur du vide, je vais dire, à la suite de Cheikh Anta Diop, que le venin culturel inoculé dès la plus tendre enfance est devenu partie intégrante de notre être et se manifeste dans toutes nos actions.

En d’autres mots…
Le système scolaire qui a été mis en place chez nous par le colon avait comme objectif de substituer l’âme (intelligence, volonté) des autres à la nôtre. La conséquence est que l’Africain est devenu plus un consommateur qu’un créateur. Il veut faire comme les autres qui se sont imposés comme modèles.
Dans les pays d’où viennent ces modèles, c’est pourtant l’inhumation des corps qui prévaut.
Mais puisque ces pays sont considérés chez nous comme le modèle, dès qu’on vous dit là-bas que pour être immortel, il faut brûler les os ; que pour accéder à tel cercle astral après sa mort, il faut brûler ses os, on le fait sans se poser la moindre question.

Peut-on se consoler que ces Africains qui, à leur demande, se font incinérer, restent des cas isolés ?
Ils n’en perturbent pas moins leur société d’origine, tout son univers. L’inhumation, qui est dans nos traditions, comporte un certain nombre de rites, de pratiques. Leur portée ne se limite pas à la mise en terre d’un corps. Ces rites sont incompatibles avec l’incinération des corps. Faut-il les supprimer et accroître le vide dans lequel se débattent nos sociétés aujourd’hui? C’est maintenant que certains pensent chez nous que quand on est mort, c’est fini. Il n’en est pourtant rien. Encore que je ne vois pas quelle projection historique l’incinération peut permettre à un individu.

Même pas celle de retourner rapidement, à la poussière, dans une perspective chrétienne ?
Nulle part, le christianisme ne le recommande.
Réagir à l'article

   
Content Management Powered by CuteNews

 

ARCHIVES