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ENQUETE | 15 May 2008
Patrick Eveno* : Il faut conjuguer presse papier et Internet
Maître de conférences à l'université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, il est historien de la presse et spécialiste du Monde, il donne les clés de lecture de la crise.

Pour ceux qui ne connaissent pas le paysage médiatique français, comment pouvez-vous définir le monde?
Dans chaque pays, il y'a un grand journal qui est appelé le journal de référence. C'est le New York Times aux Etats-Unis, le Times en Angleterre, El Pais en Espagne, etc. Le Monde est un journal de référence destiné aux élites qui fournit une information de qualité, plus exhaustive, mieux contrôlée. D'un point de vue politique, il reflète l'ensemble des courants politiques de la droite, du centre et de la gauche, jamais de l'extrême droite, ni de l'extrême gauche. D'un point de vue économique, c'est un journal qui n'est pas rentable depuis 1976, ça fait 32 ans.

Au courant de cette semaine (Ndlr : la semaine dernière), deux titres de la presse quotidienne ne paraîtront pas. La Tribune mardi et le Monde mercredi. Que se passe-t-il ?
La presse quotidienne française est en crise, ce n'est pas nouveau. Elle traverse une crise profonde pour différentes raisons ; des raisons structurelles depuis 25 ou 30 ans. Et aussi à cause depuis quelques années de l'irruption des gratuits et de l'Internet qui obligent à repenser le modèle économique et rédactionnel.

Revenons à la situation du Monde. Trois grèves en moins d'un mois et ce n'est pas fini. L'entreprise n'avait pas connu de cessation de travail depuis si longtemps qu'on se demande si ce n'est pas la fin d'une ère…
Je pense que c'est plus compliqué que ça. Actuellement, il y a des mouvements au sein de la profession de journalistes qui font que, en particulier les éditeurs et les secrétaires de rédaction, sont remis en cause par l'irruption des logiciels qui peuvent les remplacer. Il y'a une grève de ce que j'appellerais les piétons de la profession. Ce ne sont pas les journalistes qui écrivent qui font grève, mais ceux qui mettent en forme. Il y'a là un problème lié à l'informatisation, la recomposition et la modernisation des quotidiens.

Le départ du duo Jean Marie Colombani et Alain Minc a-t-il précipité Le Monde dans ce psychodrame médiatique ou alors tout était prévisible ?
C'était prévisible. Il faut déjà comprendre que Le Monde a ceci de particulier que la société des rédacteurs est le premier actionnaire du journal. Avec les autres employés, elle détient la majorité du capital du groupe de presse Le Monde. La stratégie de Jean Marie Colombani était de faire un groupe de presse autour du quotidien parce qu'il considérait qu'il n'y avait pas de survie possible pour un quotidien isolé dans le panorama médiatique moderne. La société des rédacteurs l'a suivi pendant dix ans et depuis deux ans, elle a décidé que ce n'est pas ce qu'il fallait faire parce qu'elle perdait son pouvoir, sa référence d'actionnaire et elle a chassé Jean Marie Colombani. A partir de là, on recompose le groupe Le Monde, on revend des actifs rentables et des activités qui ne sont pas rentables et forcément avec ça, il y'a aussi réduction de la masse salariale et donc licenciement plus ou moins contraint.

La presse gratuite, l'Internet : voilà les maux de la presse quotidienne ou selon vous il y'a d'autres raisons à cette instabilité ?
La plus profonde des raisons est la spécificité de la presse française qui est en crise bien avant l'irruption de l'Internet et des gratuits. La presse française a été pensée à la libération en termes politiques et pas du tout en termes économiques avec un patronat très faible qui n'a jamais su résister aux demandes des syndicats du livre et qui n'a pas su moderniser la presse très rapidement. Ce qui fait que la presse quotidienne française est en crise depuis la fin des années 70 et elle ne survit que grâce aux subsides de l'Etat.

A côté on a quand même une presse quotidienne régionale qui se porte bien…
La presse quotidienne régionale se porte plutôt bien parce qu'elle a su s'occuper de son lectorat. Mais, elle est en recomposition à cause de la concentration. La presse quotidienne nationale ne s'est pas occupée de ses lecteurs pendant très longtemps, elle s'est occupée des politiques. Elle ne pensait pas à développer un modèle économique rentable.

Quels moyens a la presse quotidienne nationale de se renouveler ?
Il faut absolument qu'elle passe au bi média. Presse papier et Internet ; ça suppose des rapprochements entre les deux rédactions. Pour revenir au cas du journal Le Monde, la rédaction web a été créée indépendamment de la rédaction papier. Rapprocher les deux suppose la disparition de certains postes de journalistes. C'est douloureux mais plus on attend, plus ce sera difficile. Depuis 10 ans, Le Monde a créé 50 postes de journalistes sur le web et 50 postes sur le papier. Il aurait mieux valu réunir les rédactions et diminuer de vingt postes, ce qui aurait permis d'économiser maintenant quatre vingt licenciements.

La situation que traverse la presse écrite actuellement en France est elle propre au modèle français ou alors la crise bat son plein partout dans le monde ?
Elle est propre à la France parce qu'elle est plus grave en France que dans les autres pays, on ne s'est pas occupé du problème plus tôt. Mais d'un coté, le fait que l'information apparaisse comme gratuite et de l'autre coté l'Internet, posent de véritables questions à l'ensemble des quotidiens dans le monde entier. Il y a une restructuration du modèle rédactionnel et du modèle économique, les deux étant liés. Il faudra beaucoup de travail pour relancer la presse.

Cette précarité ne réduit-elle pas le pouvoir des journalistes?
Bien sûr. Mais le pouvoir d'une rédaction n'est-il pas finalement dans son public, le bon lecteur à satisfaire au lieu du publicitaire car les lecteurs apportent de la publicité?

Le modèle économique libéral prend le pas sur l'information ; ce sont des grands industriels qui gèrent les entreprises de presse, Alain Weil, Bernard Arnault, François Pinault, Bolloré ou Dassault sans oublier Lagardère, Bertelsmann ou Bouygues. Le média libre et indépendant existe-t-il encore lorsqu'au gré des alliances et des regroupements, l'ensemble des médias seront gérés par ces grandes familles ?
Ça ne réduit pas la liberté. Simplement, en ne voulant pas faire des journaux intéressants et stimulants, les journalistes ont laissé la place à des financiers. Ils sont là parce que les journaux sont en déficit. La diversité n'est pas remise en cause parce que la concentration est faible en France. On n'a pas de grand groupe de presse capable d'acheter un journal. Lorsque Libération, le Figaro ou la Tribune sont à vendre, qui rachète ? Ce sont les industriels, des gens extérieurs à la presse. Le souci reste de rentabiliser les journaux et les journalistes doivent s'en donner les moyens.


* Patrick Eveno a publié une dizaine d'ouvrages dont les plus récents parus en mars et avril 2008 sont " les médias sont-ils sous influence? " et " La presse quotidienne nationale: Fin de partie ou renouveau ? " Il a écrit un ouvrage qui relate l'histoire du Monde, de 1944 à nos jours.
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