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VIVRE AUJOURD'HUI | 15 May 2008
Famille : Souvent sans mon père
Pour des raisons diverses, les femmes élèvent de plus en plus seules leurs enfants.
Marion Obam

Le plus difficile pour elles c’est de répondre aux questions des enfants et affronter le regard de la société. Georgette Kamga, secrétaire, a quatre enfants. Ce n’est pas inédit pour une femme. Sauf que, quand elle présente ses jumelles métisses et ses deux garçons à la peau d’ébène, qui n’ont par le même faciès, on a envie de voir le père. "Pourquoi faire ?", s’interroge-t-elle, un pli sur le haut du front. "L’essentiel, c’est que je suis leur mère. Je me bats pour qu’ils ne manquent de rien", ajoute-t-elle. Et c’est peu dire, puisque, avec sa machine à écrire qu’elle a installée en face de la légion de gendarmerie à Bonanjo (Douala) et un téléphone portable qui sert pour le "call box", elle réussit à envoyer les quatre mômes à l’école.
Pour Elodie Ntolo, mère de six enfants avec des pères différents, la réalité est plus pénible encore. "Je vends les beignets qui ne rapportent pas grand-chose.

Tous les enfants ne vont pas à l’école parce que certains doivent m’aider". Quand on évoque la présence d’au moins un des pères, Elodie éclate de rire : " Je les vois quand ils ont besoin de moi. J’ai compris, après plusieurs maternités, qu’aucun de ces hommes n’assumera cette charge…"
Pourtant, elles ont voulu, comme beaucoup d’autres Camerounaises, avoir un mari et une famille normale ; c’est-à-dire un père, une mère et des enfants. Mais, selon toute vraisemblance, elles ont été naïves. Georgette Kamga, par exemple, raconte son histoire: "Le père des filles est un militaire hongrois qui est rentré chez lui quand j’étais enceinte. Le premier Camerounais qui m’a consolé pendant cette période a voulu avoir ses propres enfants. Il n’a pas tenu ses engagements, le second a voulu m’épouser. J’y ai cru et c’est quand j’étais au terme de ma grossesse que sa famille s’est rappelée que j’en avais déjà trois et il a décampé". Voilà comment Georgette Kamga résume 15 ans de sa vie avec trois hommes différents. Mais passé le cap des pleurs et des regrets, il faut assumer et faire grandir les enfants.

Débrouille
Le total cumulé de ses revenus est d’environ 75.000 Fcfa par mois. "Quand j’enlève le loyer et les charges d’électricité et d’eau, il me reste 35.000 pour la ration et l’école des enfants. C’est insuffisant. Nous mangeons une fois par jour et ils étudient tous à la même heure pour faire des économies d’électricité", explique Georgette Kamga, qui a dû, pour boucler les fins de mois, intégrer une tontine de 500 Fcfa par jour. Lorsque Georgette Kamga n’a pas d’argent, elle dit céder "aux avances d’un dragueur". "Mais personne ne vient chez moi. Je suis très rigoureuse avec mes enfants et je veux leur donner le meilleur que je puisse avoir sans voler", confie-t-elle.
D’après les ordonnances des 22 septembre 1942 et octobre 1945 sur les droits et devoirs des époux, l’officier d’Etat civil Jean Baptiste Nyelle précise que le rôle du père et chef de famille "c’est de donner l’argent de ration à sa femme, de veiller à l’entretien et l’éducation des enfants". Pour lui, on ne peut pas parler de famille sans père. Pour le sociologue Alain Ndjock, "quand on n’a pas d’homme à ses côtés pour élever ses enfants, la vue qu’on a de la famille se rétrécit et il faut trouver les moyens pour survivre".

Elodie Ntolo, elle, se tue au travail. "Au début, j’ai demandé l’aide aux proches, mais ils m’ont dit que je n’avais qu’à utiliser des contraceptifs. J’ai dû faire le scandale dans le bureau du père d’un de mes fils pour avoir 50.000 Fcfa afin de commencer mon commerce. Mais les rentrées étaient faibles, alors on a décidé de faire les beignets le matin et le soir pour s’en sortir". Le vrai problème pour Elodie Ntolo ce sont les questions que lui posent les enfants. "Que pouvez-vous répondre à un enfant qui vous demande où est son père ? C’est quoi un bâtard ? Quand Papa va lui apporter son jouet ? C’est pénible !", indique la femme. Pour Georgette Kamga, "Ce n’est pas facile de se battre toute seule pour les inscriptions en septembre, les maladies, la ration, le commerce et soutenir le regard des autres quand vous évoquez le nombre de vos enfants et qu’à 50 ans vous n’êtes toujours pas mariée.

Il faut le faire", dit-elle en soupirant. "Je trouve mon réconfort dans la parole de Dieu, car j’ai fait une tentative de suicide", poursuit-elle.
Pour le sociologue, "ces femmes se métamorphosent pour pouvoir être à la fois le père et la mère de ses enfants. C’est pourquoi elles sont parfois fortes, violentes et dominatrices ; et, d’autres fois, douces et fragiles. Mais elles sont comme des mères poules et ne laissent jamais leurs enfants grandir. Elles interviennent parfois dans leurs couples. C’est le traumatisme de voir leurs enfants souffrir qui guide leur comportement". Il y a des situations où la pression sociale où l’incertitude du lendemain rongent ces "mères-pères". Georgette Kamga pleure parfois dans la nuit, dans la cuisine pour ne pas réveiller les jumelles Alixe et Golde, qui préparent leur probatoire C. A ce moment, elle avoue qu’elle "aimerait avoir une épaule sur laquelle s’appuyer". Mais le matin, comme une guerrière, elle reprend le combat avec la vie. Pour la survie de ses enfants.
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