19 Nov 2009
Point vue : Réinventer l'Etat pour doper son dynamisme sommeilleux
L’auteur estime que les Africains n’ont pas raison de mettre sur la France leurs maux et manquements.
J'avais suivi l'élection contestée d'Ali Bongo. Pour certains, c'est la France qui aurait hissé au perchoir gabonais un de ses pions. J'ai retourné mon téléviseur et amplifié son volume pour voir ou entendre à quel point les Français auraient bourré les urnes et auraient falsifié les procès verbaux. Au risque de paraître stupide, j'ai demandé à certains s'il y aurait eu sur les bords du fleuve Ogoué un coup d'Etat militaire perpétré par Bob Denard (ou associés) au profit de la France. Mais rien de tel. Sur le continent africain, il y a un ressenti anti-français. Illustration avait été faite dans ce même Gabon lors de la venue du président Sarkozy pour les obsèques du défunt Omar Bongo. Mais l'accusation maladive de la France dans tous nos malheurs politiques, économiques et institutionnels est une réflexion partielle, étroite et parcellaire. A l'évidence, les intérêts français, à travers Total, Schlumberger, Areva… au sud du Sahara sont immenses. Ils déterminent le jeu politique et économique. Dès lors, ce sont les Gabonais et par extension les Africains qui écrivent leur histoire en lettres dorées ou décident de se comporter en sbires des puissances étrangères. Un rappel rétrospectif avec ses points saillants nous apporterait la lumière, pour saisir les réalités multidimensionnelles du moment.
Le tutellat politique accordé tour à tour sous la bannière de la société des Nations (Sdn) et de l'Organisation des Nations Unies (Onu) à la France (en ce qui concerne les pays francophones) consistait, pendant la période anté-indépendance, notamment à former et à assister une élite capable de conduire le destin des Nations concernées. Dans la réalité, cette double mission n'a jamais été majoritairement concluante. Pis, il s'est installé une relation incestueuse entre la France et l'Afrique francophone. De cette inceste naquit une élite hybride foncièrement et génétiquement dédiée à la métropole. C'est à ce titre que nos dirigeants sont souvent taxés de marionnettes. De plus certains marchandages secrets auraient été conclus pour l'octroi des indépendances. Au prix, semble-t-il, de plusieurs concessions. Malheureusement, les archives ne sont pas encore ouvertes au public pour en connaitre la teneur. Et le candidat Sarkozy qui s'annonçait comme celui de la rupture consacra plutôt le prolongement par continuité d'une françafrique, avec l'éviction de Jean Marie Bockel au secrétariat d'Etat français à la coopération.
Cependant, il y a une constance dans ce monde globalisé : l'ère des coups d'Etat impliquant directement et incontestablement la France est révolue. Les intérêts économiques dictent leur loi partout. C'est probablement eux qui ont pesés lourdement sur cette élection controversée. Mais les gabonais, et non les français, ont élu Ali Bongo ; en bourrant les urnes et en falsifiant les procès verbaux, si ce fut le cas. Ces personnes sont vraisemblablement issues, de près ou de loi, de l'inceste franco-africain. C'est cette caste qui fait aujourd'hui le malheur du continent noir. Car elle écrit un destin personnel et non national. Quel gâchis! Partons du Gabon et faisons une translation rectiligne avec le Cameroun, ou les mêmes problèmes se posent avec acuité. Que faire pour que le triangle national brille de mille feux ?
Déjà, j'aimerai parler de la démocratie. Elle nous a été présentée comme une panacée, une oasis. Bien que son avènement soit récent et ses succès mitigés, notre injonction de développement nous impose de réinventer et régénérer notre Etat sclérosé et amorphe. Surtout que l'épicentre de nos problèmes réside dans le fait que les changements indispensables sont tellement lents que l'impulsion requise n'est pas atteinte, en vue d'apporter une embellie certaine dans l'augmentation des standards de vie. L'idée est d'établir les institutions qui n'existent pas et de solidifier celles qui ont pris pied. Ne l'oublions pas : derrière les institutions solide se cachent des notions sous-jacents telles la rigueur, la responsabilité, l'intégrité. Prenons quelques cas de réflexion.
1- L'assemblée nationale (AN) Elle ressemble à une chambre d'enregistrement ou les députés ne pensent pas, ni ne proposent. Son entrain est constaté quand les injonctions viennent de l'exécutif. Pourtant les chantiers sont herculéens. -Chaque député bénéficie pour l'année en cours d'un montant de 8.000.000 F.CFA pour la réalisation des microprojets dans sa circonscription. La commission de contrôle de l'AN peut-elle publier annuellement l'utilisation qui en a été faite ? -le chef de l'exécutif, élu par le peuple, peut-il être interpellé par les députés, dépositaires de la souveraineté du peuple, pour éclairer l'opinion sur une question d'envergure ?
-Deux députés, pour le compte de cette législature, des circonscriptions de la région de l'est sont décédés. Quand seront organisées les élections partielles par le ministère de l'administration territorial, sur impulsion de l'AN ? Les 8.000.000 F.CFA destinés aux microprojets seront reversés ? A qui ? En attendant, voilà une région dont l'écho n'est pas suffisamment audible perdre la maigre opportunité que lui offre l'appareil d'Etat. -Les citoyens peuvent-ils, grâce aux pétitions, s'opposer aux trois quarts à une loi votée à l'AN ? -l'AN peut-elle fixer à quel moment le chef de l'Etat et les hauts cadres de l'administration vont en vacances ?
2-Le pouvoir exécutif -A cause des plans d'ajustement structurel (PAS), l'Etat a imposé aux camerounais des pénitences austères. Par souci de transparence, la présidence de la république peut-elle publier son budget annuel ? -certains hauts cadres et ministres sont poursuivis pour des faits vieux de plusieurs années. Que faire pour optimiser les mécanismes de contrôle, de régulation et d'autorégulation de l'Etat pour le rendre plus réactif ? -N'est-il pas plus judicieux que le conseil national de la communication, et non le ministère de tutelle décide de la fermeture d'un média ? J'aimerai m'attarder sur le phénomène des memoranda. Sa multiplicité traduit un malaise : l'existence avérée ou virtuelle, voire fantasmagorique d'un apartheid (développement séparé) ; au profit des appatatchiks opportunistes, au détriment des groupuscules supposés moins influents. Ces derniers veulent se réapproprier leur du national envers envers Paul Biya, en utilisant les canaux d'écoute et de communication ; avec pour socle contestataire la tribu, l'ethnie,la région…dont ils disent être représentatif et les représentants. Ce phénomène crée de facto une lutte de positon, un positionnement tactique pour la corporation revendicatrice. En réalité, n'est-il pas la traduction d'un attelage mal assorti ou l'ethnie prend le pas sur la nation ?
3-le pouvoir judiciaire et les libertés La commission nationale des droits de l'homme et des libertés (Cndhl) compte 30 membres en son sein dont 04 sont issus de l'AN et 02 du Sénat. Cette dernière n'existant pas dans les faits, le président de l'AN nomme 06 membres. Le problème est que ces 06 membres ont perdu leur mandat de député au terme des législatives 2007 mais siègent toujours à la Cndhl. Quelle est la légitimité de ces membres ? Quelle crédibilité accorder à la Cndhl?
4-Elecam Le plus important dans avec cet organe est de confier la gestion aux personnes dont l'intégrité morale, la responsabilité et la rigueur sont établies. A mon sens, les autres revendications ne sont que secondaires. Par ailleurs, si les mascarades électorales sont établies au Gabon, c'est vraisemblablement au niveau de la qualité morale des acteurs de la gestion du processus (organisation, proclamation des résultats…) qu'il faudrait chercher la défaillance ; et non dans l'accusation systémique et unique de la France.
5- le Conseil économique et Social Voilà un organisme dont l'entrée en scène devrait être quotidienne, surtout en temps de conjoncture. La crise financière internationale a causé des pertes d'emploi, spécialement dans la filière bois. Quelles sont ses propositions, Et pas seulement, la prospective économique dont le pays a cruellement besoin, ou est-elle ? Nous vivons l'ère de l'économie de marché mais nous ne profitons pas de ses outils. Au lieu d'emprunter ces 140 millions de dollars aux institutions financières internationales, l'Etat aurait pu lancer un emprunt public national. Cette solution a deux atouts majeurs : d'abord, ne plus lier le destin du Cameroun aux plans d'austérité dont nous sommes sortis après l'initiative PPTE. Ensuite, agrandir le nombre de personnes constituant la classe moyenne. C'est l'inexistence de cette classe qui handicape la consommation des ménages.
Les propositions ci-dessus ne sont pas exhaustives. Leur enracinement aurait permis de parler du séjour du président Biya à la Baule dans une moindre mesure. Et sa rencontre avec son homologue Sarkozy aurait été l'occasion d'apporter une valeur ajoutée économique et une expertise de la France, pour impacter un cap dont les gains dynamisants sont certains. Toutefois, un Etat doit accepter la contradiction et les voix dissonantes en son sein. Car c'est une "construction permanente". Ceci dit, j'aimerai parler de mon beau pays avec n'importe quel commis d'Etat sans être taxé d'opposant, ou sans être perçu comme travaillant pour des personnes tapies dans l'ombre. Voilà nos réalités nationales hideuses qui sont à incandescence. Pour écrire l'histoire, celles de demain, en lettres d'or pour nos futures générations, il faudrait les cerner. Et animer le challenge qui en est lié : réinventer et régénérer l'Etat. Afin que l'homme camerounais saisisse l'importance du triptyque Paix-Travail-Patrie. Car pour l'heure, nous populations, nous sans caleçons, comme dit Calixte Beyala, avons le sentiment que patrie rime avec France. Comme pour dire que les intérêts de nos politiques ne sont pas les nôtres.
Par Eric Yombi * * Autodidacte yombieric@yahoo.fr Tel : 94 41 23 83
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