20 Nov 2009
Presse en danger
On a coutume de dire que le Cameroun et la Côte d'Ivoire ont des frappantes similitudes qui font dire que ces deux pays sont des jumeaux de l'espace francophone d'Afrique. La population, la superficie, le produit national brut, le nombre de fonctionnaires, la production agricole, tous ces éléments sont quasiment les mêmes de part et d'autre dans les deux pays. Ces similitudes ont des limites, dans le domaine des médias, c'est le plus illustratif. En voici quelques données: Cameroun Quotidiens: 5; tirage moyen général par titre: 6.800 exemplaires; nombre moyen de pages par titre: 18. Tirage général national quotidien : 34 000 exemplaires. Hebdomadaires: 15; tirage moyen par titre: 2700 Côte d'Ivoire Quotidiens: 20; tirage moyen général par titre: 20.000 exemplaires; tirage général national quotidien : 200.000 exemplaires. Hebdomadaires: 18; tirage moyen général national: 360.000 exemplaires. Ces données suffisent à comprendre que les médias en général, la presse écrite en particulier a des problèmes spécifiques au Cameroun. On doute de la réelle volonté politique de contribuer à leur trouver des solutions. On dit à chaque occasion que la presse est un partenaire qui accompagne l'Etat dans ses missions d'éducation, de divertissement et d'encadrement des populations. A ce titre, les médias méritent égards, respect et soutien multiforme de la part des pouvoirs publics. Pour le faire, un encadrement institutionnel semble être le meilleur moyen d'assumer cette obligation républicaine et démocratique pour le développement et l'épanouissent de la presse nationale dans son ensemble.
Lorsque la loi sur la communication sociale est adoptée en décembre 1990, les Camerounais moulés la dans censure, la considèrent comme une sortie du Goulag: on peut créer des titres sur simple déclaration auprès de l'autorité préfectorale locale; on peut faire imprimer un journal sans obligation préalable de visa de l'Administration territoriale. On peut ouvrir une radio ou une télé, émettre avec la "tolérance" gouvernementale. Cette "tolérance" n'étant qu'une épée de Damoclès sur la tête de l'éditeur. Pour ce qui est de la presse écrite, les pouvoirs publics refusent jusqu'à ce jour, d'appliquer les dispositions internationales convenues à Florence en Italie dans le cadre de l'Unesco ; elles invitent les Etats signataires à s'abstenir de percevoir des taxes sur les produits qui entrent dans la production de l'imprimé. Le Protocole de Nairobi qui renforce les dispositions de Florence n'est pas non plus appliqué au Cameroun. La conséquence immédiate est que la production d'un journal coûte très chère, rendant son prix prohibitif au lecteur moyen. A titre de comparaison, un tabloïde de 16 pages avec une couleur d'accompagnement sur toutes les pages est vendu à 100 Fcfa à Dakar (Sénégal) contre 400 Fcfa, avec une couleur seulement sur un cahier à Yaoundé! En Côte d'Ivoire et au Gabon, pour ne citer que ces deux pays, l'aide en numéraires accordée à leurs médias est 12 fois supérieure à celle que le Cameroun consent aux siens!
Que demande t-on aux pouvoirs publics depuis 20 ans sans obtenir la moindre réponse? Qu'un cadre institutionnel négocié en association avec la corporation définisse les formes des aides directes et indirectes qui doivent être allouées aux médias. Que l'application de ces dispositions légales et règlementaires soit assortie d'un cahier de charges des éditeurs. La loi sur l'audiovisuel et son décret d'application sont délibérément discriminatoires et anti- démocratiques car, s'il est admis qu'une entreprise d'audiovisuel est une activité commerciale, sa spécificité ne suffit pas pour lui exiger sous forme de "caution", une somme faramineuse pour exister. Partout en Afrique, un cahier de charges est le seul document que les pouvoirs publics négocient âprement avec les promoteurs des entreprises d'audiovisuel. On peut donc considérer que, le refus d'appliquer les Accords de Florence et le Protocole de Nairobi, celui de créer un cadre légal connu et négocié sur les formes d'aide à la presse, des sommes exorbitantes exigées à l'audiovisuel pour le droit d'émettre, l'utilisation généralisée de la notion de "tolérance" pour les radios et télé, tout cela procède de l'absence d'une réelle volonté des pouvoirs publics de conduire la presse nationale à son éclosion.
Les lecteurs ne peuvent être abondants que si les politiques animent la scène publique ; si les prix des journaux sont abordables. Les dénonciations et révélations que fait la presse ici n'ont guère des réactions des politiques assurés d'impunité. Quant à l'économie, elle ne se renouvelle pas depuis plus de 20 ans. Son potentiel ne suffit pas pour offrir une surface publicitaire suffisante qui soutiendrait le développement la presse locale. Voilà le paysage des médias que l'Upf a trouvé au cours de ses Assises. Cette presse a pourtant dans certains de ses titres, des professionnels avérés dont les productions ont provoqué admiration de la part des membres de l'Upf. Il reste que les pouvoirs publics se débarrassent de leur phobie de la presse à capitaux privés ; que s'installe un climat de confiance et de respect mutuel pour le bonheur de la démocratie.
De Xavier Messè
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