02 Sep 2010
Sidiki Sidibe : Le triangle Yaoundé-Douala, Yaoundé-Bafoussam et Douala-Bafoussam est le plus meurtrier
Les données statistiques d’accidents disponibles et rapportées par la gendarmerie (en milieu interurbain) sont inquiétantes. Elles font ressortir une insécurité en constante progression au Cameroun et cela associé à une motorisation en constante augmentation. D’après ce corps de sécurité, il a été enregistré entre 1992 et 1998 environ 732 à 973 décès sur la route chaque année. Ce chiffre est passé de 1 372 en 2000 à 1 512 tués en 2001. Le rapport de l’étude d’accidentalité menée par l’Union européenne par l’entremise de Sidiki Sidibé, expert transport et sécurité routière, sur l’axe Yaoundé-Douala en 2007 est plus troublant. Ladite étude révèle qu’au cours de la période 2004-2006, environ 841 accidents ont été enregistrés, faisant 1 621 victimes dont 1 312 blessés et 309 tués.
Sur la même période, l’évolution du nombre d’accidents est passée de 268 en 2004 à 334 accidents en 2006, soit une augmentation de 25%. Ce qui amène l’expert à conclure que «l’insécurité routière est parmi les premières causes de mortalité et l’ampleur des traumatismes routiers en fait aujourd’hui un impératif de santé publique et un prix inacceptable à payer pour assurer la mobilité des personnes et de marchandises». La responsabilité de l’Etat étant directement mise en cause dans la mesure où un ministère comme celui des Transports ne dispose pas de personnel spécifiquement formé en sécurité routière, il urge donc que cet état de chose change. Comment? Tentative d’explication.
Au regard des résultats de votre étude, peut-on penser que le taux de mortalité des suites d’accident de la route au Cameroun est parmi les plus élevés au monde ou, du moins, en Afrique ? Certainement pas dans le monde. Mais, en Afrique quand même, c’est appréciable. Je ne peux pas dire que c’est le plus élevé. Mais quand même, c’est inquiétant. Et chaque pays doit mesurer l’importance de l’insécurité routière par rapport à ce que cela lui coute en vies humaines et en coûts économiques. Puisqu’on parle facilement de 100 milliards par an, c’est beaucoup. Et si on considère que cela n’est pas bien calculé ? Sans oublier les souffrances morales, physiques... que cela cause aux familles des accidentés.
Quelles sont les routes ou zones à risque du Cameroun ? L’accidentalité est très élevée au Cameroun surtout sur certains axes. Notamment Yaoundé-Douala, Yaoundé-Bafoussam et Douala Bafoussam. C’est le triangle le plus meurtrier. Et les chiffres démontrent que, dans tous ces accidents, le facteur humain est le plus important. C’est-à-dire que c’est le comportement humain qui cause le plus les accidents tels que la vitesse, l’alcoolémie, l’imprudence, l’incivisme et le non respect même du code de la route. Tout cela est complété par les véhicules. Ces derniers sont dans un état assez vétuste. Et les chauffeurs ne maîtrisent pas toujours la conduite de ces véhicules-là. Ce qui explique aussi que ces derniers ne sont pas tous des conducteurs bien formés. Quelque part, s’il y a beaucoup de faux-permis, il est évident que certains n’ont pas suivi le circuit normal pour y accéder ; et donc obtenir leur permis et accéder sur la voie publique.
Ces deux facteurs expliquent-ils à eux seuls ces nombreux accidents meurtriers sur nos routes ? En effet, l’état des véhicules constitue le second facteur le plus important après le comportement humain. Le troisième facteur c’est la route même. Elle a aussi ses déficiences. Lorsque vous prenez certaines routes, non seulement il y a des déformations (des dégradations qui ne sont pas vite réparées), mais vous avez des courbures (des courbes) qui sont assez serrées et la visibilité est très limitée. On ne voit pas loin. Ce qui fait qu’il y a des risques de dépassements, parfois aussi des risques de croisements. Si à cela vous associez la déformation de certaines parties de la route, c’est tout cela qui compose l’accidentalité au Cameroun qui est assez sévère. Environ 1000 personnes meurent chaque année. C’est trop ! Raison pour laquelle le gouvernement, appuyé par ses partenaires au développement comme l’Union européenne, a donc décidé d’engager certaines actions. Actuellement avec l’appui de l’Union européenne, il y a des aménagements qui sont faits au niveau de la route de Yaoundé-Douala. Ces travaux en cours vont probablement s’achever au mois d’octobre prochain. Bien sûr ces travaux seront complétés par la signalisation. Les routes ne sont pas bien sûr signalées. En plus de cela, nous avons dit que la route seule ne suffit pas, même si on l’améliore. Au contraire, vous allez emmener les gens à rouler un peu plus vite. Tout cela aggrave, en quelque sorte, l’accidentalité du Cameroun. Donc, en plus des travaux, nous disons qu’il faut s’attaquer au problème principal qui est le comportement humain. En commençant d’abord par les conducteurs. Actuellement, nous avons engagé la formation d’environ 200 à 250 conducteurs à la sécurité routière.
Quel type de conducteurs ? Notamment ceux des transports des voyageurs. Parce que c’est là où les conséquences sont les plus catastrophiques et dramatiques. Les marchandises encore, on peut les récupérer. C’est vrai qu’il s’agit de pertes économiques pour l’Etat et pour les personnes ; mais une personne n’a pas de prix. Raison pour laquelle, nous avons commencé cette formation des conducteurs, surtout ceux qui font la route Yaoundé-Douala. Nous en avons formé environ 250 qui constituent un échantillon. Nous allons voir quel est le résultat de ce qui est fait, notamment les travaux plus la formation. Concernant toujours la formation, nous avons aussi aidé les forces de l’ordre à pouvoir assurer le contrôle. Car même si vous améliorez l’état de la route, vous essayez de former les gens aux problèmes de discipline et d’éducation du partage de la route, il faut aussi que le contrôle suive. Et même, pourquoi ne pas sanctionner !
Peut-on considérer la corruption comme un des facteurs de cette accidentalité sur les routes camerounaises en ce sens que les forces de maintien de l’ordre sont complaisantes vis-à-vis des conducteurs en infraction ? C’est évident que c’est le goulot d’étranglement. La corruption est difficile à éradiquer. Mais il faut lutter pour la réduire. Et cela demande la volonté, non seulement des décideurs ; mais qu’on donne aussi des leçons à ceux qui le font. C’est-à-dire qu’il faut passer par la sanction de ceux-là même qui doivent sanctionner. Il faut les sanctionner ! Un policier ou un gendarme indélicat, il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas donner l’exemple en le sanctionnant. Car parmi toutes ces forces de l’ordre, il y a quand même des gens de bonne volonté, d’honnêtes personnes qui veulent travailler correctement, avec bonne conscience. Malheureusement, ils sont parfois découragés. Car quand le système est atteint, et que vous voulez être seul dans un milieu ou tout le monde (ou du moins la majorité) «s’adapte», ça décourage. Cela émousse votre bonne volonté. Donc, il y a lieu également qu’il ait un sursaut national pour qu’au moins les forces de l’ordre appuient et appliquent les lois. Sans cela, les résultats de tout ce que nous faisons seront toujours limités. Quoi qu’il en soit, la présence du gendarme ou du policier sur la route dissuade les gens à commettre certaines infractions. Par exemple, lorsqu’un automobiliste en excès de vitesse voit un policier, il réduit la vitesse. Ce qui est déjà quelque chose. On ne dit pas qu’ils doivent rester à tous les kilomètres, mais au moins ils sont là, ils ont des motos, ils peuvent au moins circuler ; ne pas rester surplace. En circulant, ils vont faire les constats des automobilistes qui sont en infraction. Je prendrais le cas d’un véhicule de transport dont les roues sont complètement lisses, il constitue un risque pour les passagers qui, eux, veulent arriver sans connaissance des risques qu’ils prennent en empruntant de tels véhicules ; ou bien parce qu’ils n’ont pas la possibilité d’avoir d’autres véhicules pour aller là où ils doivent se rendre. Ils empruntent donc des véhicules avec des roues complètement lisses. Mais il appartient aux gens chargés de surveiller ces véhicules de dire à l’automobiliste que soit il change les roues, soit il demande au propriétaire de venir le faire avant de continuer. Il y va de la sécurité de passagers. Si vous laissez partir ce véhicule et qu’il arrive quelque chose plus tard, vous devez avoir conscience que vous êtes aussi responsable indirect de cet accident-là. Raison pour laquelle nous aidons ces forces-là.
En dehors de la formation, quels sont les autres axes de l’aide que vous apportez aux forces de l’ordre ? Nous avons fait réparer des motos aussi bien à la gendarmerie qu’à la brigade de prévention routière du ministère des Transports. Nous avons donné des ordinateurs pour qu’ils puissent utiliser leurs radars et flasher les véhicules qui passent en excès de vitesse, les rechercher et les amender. Nous sommes en train de placer, en ce moment, ce qu’on appelle la radiocommunication entre cette brigade et la gendarmerie pour que si un agent constate, par exemple, qu‘un véhicule est venu en excès de vitesse et continue, il peut signaler à ses collègues du prochain contrôle afin que cet automobiliste soit interpellé. Il faut bien comprendre que le risque ici n’est pas seulement pour lé véhicule en vitesse, mais aussi pour les autres qui viennent en face et dans le sens opposé. Sans oublier les riverains des villages qu’on traverse dans le cas, par exemple, d’une route comme celle de Yaoundé-Douala. Il ne faudrait donc pas laisser ces usagers-là exposés, sans que quelque chose ne soit fait. En plus de la route, en plus de l’éducation-formation des conducteurs, en plus des contrôles-sanctions-surveillance, il faut aussi que l’administration apprenne à mieux maîtriser la circulation routière. Si vous n’arrivez pas à gérer et à coordonner tout ce monde qui travaille, les résultats aussi resteront en-deçà.
La non-maîtrise des règles de la sécurité routière par les agents commis à la tâche ne constitue-t-elle pas un véritable goulot d’étranglement ? C’est justement le diagnostic posé qui nous a conduit à décider qu’il faut assurer une certaine formation à tous ces acteurs ; aussi bien le ministère de Transports, la gendarmerie, la police et certaines Ong. Avec tous ceux qui peuvent contribuer aujourd’hui à réduire le nombre d’accidents et surtout la gravité de ces accidents. C’est le résultat de cette décision là qui est aujourd’hui le séminaire de formation où nous avons un journaliste parmi les séminaristes. Nous n’avons pas fait d’exclusion. Nous voulons donner à tous les acteurs non seulement une meilleure connaissance de la sécurité routière, mais également des outils : comment il faut travailler, comment présenter des programmes acceptables par les partenaires au développement afin qui peuvent financer facilement. Il faut maîtriser et rigoureusement présenter des dossiers acceptables ; savoir coordonner les activités des uns et des autres. Sinon chacun joue dans à son niveau et, à fin de comptes, on ne capitalise pas tous ce que les uns et les autres font. Donc certains évoluent comme si chacun a une parcelle d’activités à mener sans coordination. Et cela, c’est le Cameroun qui perd.
Y’a-t-il des priorités dans les mesures à prendre pour enrayer le nombre d’accidents de la circulation routière ou faut-il échelonner leur mise en route? On ne peut pas mettre tout ensemble. Si vous voulez avoir des résultats significatifs en matière de sécurité routière aujourd’hui, il y a des priorités. Celles-qui tournent autour de la route, du véhicule et l’homme. Ce sont les trois qui ont des conséquences directes et immédiates en matière d’accident. Les textes et autres, c’est bien pour encadrer. S’il n’y en a pas, on ne peut pas sanctionner. Ce sont les bases de l’environnement local. Mais, il faut voir les effets directs qui ont des conséquences sur l’accident. Il faut toujours prévenir. Si les routes doivent être aménagées, il faut prioriser. Il ne s’agit pas de faire tout le réseau routier. Cela n’est pas possible car cela coûte très cher. J’ai parlé plus haut de trois axes routiers. Nous avons, comme je le soulignais, des travaux actuellement en cours sur l’axe Yaoundé-Douala. Mais nous avons fais des études sur l’accidentalité de la route Yaoundé-Bafoussam et Bafoussam-Douala. Il appartient aux autorités de voir avec leurs partenaires au développement de voir comment est-ce qu’ils peuvent intervenir sur ces routes là également pour améliorer la sécurité sur ces axes. Concomitamment, pendant qu’on fait les travaux, il faut nécessairement voir ce qu’on peut faire pour améliorer le comportement des usagers sur ces routes-là. Ce qui a emmène à la formation des conducteurs et professionnels ; à la sensibilisation des riverains de ces routes. Je ne parle pas de campagnes qui se produisent à l’événement. Mais, il faut une campagne coordonnée, continue et qui soit bien ciblée. Si non, on fait de la campagne, mais elle ne touche personne.
Vous mettez en cause la vétuste des véhicules comme facteur de l’accidentalité sur nos routes. Doit-on arrêter d’importer des véhicules de seconde main ou alors prendre ceux d’un certain âge bien précis ? La première mesure qui a été prise est la mise en place du contrôle technique des véhicules. En réalité, quelle est l’efficacité de la visite technique aujourd’hui, posez-vous la question ? Si vous avez un véhicule comment avez-vous obtenue la visite technique ? Avez-vous beaucoup souffert ? Votre véhicule a été vraiment ausculté ? Donc là aussi, je crois qu’il faut un peu serrer les écrous pour que la visite technique ait une crédibilité, et non pas une formalité. Il ne sert à rien d’avoir les papiers à jour, tant que le véhicule lui-même siffle. Or c’est le véhicule qui cause l’accident et non pas les papiers. Si le véhicule passe avec succès la visite technique avec des pneus lisses, des phares qui ne donnent pas, avec un freinage qui n’est pas du tout ajusté, les directions… Autant mieux laisser le véhicule sur le parking et venir prendre sa visite technique...
Il faudrait en somme une véritable volonté politique ? Il y a çà. Il faut revoir les systèmes de contrôles techniques des véhicules. En plus de cela, il faudrait reconnaitre que nos pays (pas seulement le Cameroun) sont devenus le déversoir des véhicules de plus de 10 ans. Il faut faire un choix aujourd’hui si nous ne voulons pas être un cimetière de véhicules. Non seulement c’est une sorte d’investissement, mais cela accroit l’insécurité routière chez nous. C’est un secteur important de l’économie. Il faut voir en effet tous ceux qui vivent de l’importation de ces vieux véhicules, de la vente des pièces détachées et de la réparation desdits véhicules. C’est une chaine, qui constitue un groupe de pression quelque part. Mais qui constitue aussi un maillon de l’économie du Cameroun. Je crois qu’il faut faire un choix. Il faut avoir le courage de dire, peut-être, qu’on va limiter l’âge d’entrée des véhicules. On ne peut pas continuer à perdre autant. Il pourrait s’agit d’une manière ou d’une autre d’un problème socio-économique. N’achète pas ces véhicules parce que les gens le veulent. C’est peut-être parce que quelque part il n’y s pas de moyens. Il ne s’agit donc pas de prendre une décision populiste, mais en connaissance de cause et en ayant les coûts. En limitant, par exemple, l’âge des véhicules, il faudrait peut-être encourager ceux qui achètent des véhicules d’occasion, mais d’un âge plus récent par un abattement fiscal : si vous prenez un véhicule de 5 ans, vous avez un abattement fiscal de tel pourcentage. Si le véhicule est âgé entre 5 à 8… vous avez tel pourcentage. Cela peut encourager certaines personnes à rechercher dans la grille où ils peuvent s’en sortir.
Est-il aisé d’inverser la tendance en ce qui concerne l’insécurité routière ? En matière de sécurité routière, il est difficile d’inverser facilement la tendance. Si on prend le cas des véhicules, il y aura toujours des gens qui vont s’accrocher parce qu’ils ont un intérêt. A tous les niveaux. Il n’y a pas que ceux qui vendent. Derrière eux, il y a tout un monde. Parfois ceux qui vendent sur le terrain ne sont que des représentants. Ce ne sont pas les vrais commerçants. Il faut que la décision soit prise au plus haut niveau. S’il se trouve même que des autorités sont impliquées dans la vente des véhicules d’occasion par personnes interposées, il faudrait alors faire un choix : ou on continue avec cet état de fait et on maintient le statuquo de l’accidentalité et l’insécurité routière, ou on essaye d’améliorer. Parce qu’un véhicule de moins de 10 ans pose quatre fois moins d’accidents qu’un véhicule de plus de 10 ans. Donc c’est une question de volonté. Et, bien sûr l’aspect politique n’est pas à ignorer.
Après combien de temps la mise en application des mesures sus évoquées peuvent donner des résultats probants ? Il faut toujours des actions combinées parce que les accidents sont liés à plusieurs facteurs. J’ai parlé de la route, de l’homme et du véhicule. Même si on met tout cela en place et que le contrôle suit, au bout de deux, trois ans (le temps pour que les gens s’habituent car tout le monde n’a pas le même niveau de compréhension et d’adaptation) on peut réduire l’accidentalité au Cameroun entre 30 et 40 %.
Entretien mené par Bertille Missi Bikoun
|